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Incroyable mais vrai, ce huitième opus solo de l’indispensable Biosphere découle tout entier d’une enquête sur l’état des centrales nucléaires au Japon, et plus particulièrement celles construites sur les littoraux. L’interrogation de Geir Jenssen, inspirée par une vieille photo de la centrale de Mihama, dans la préfecture de Fukui était pour ainsi dire évidente : « Le fait que cette centrale d’aspect si futuriste soit située dans un lieu si beau et si proche de la mer a attisé ma curiosité. Sont-elles sûres en cas de tremblent de terre ou de tsunami ? Des lectures plus approfondies m’ont appris que nombre de ces centrales sont situées dans des zones à risque sismiques, et que certaines d’entres elles sont même localisées près de rivages déjà frappés par des tsunami par le passé ». Envisagé et bouclé en février dernier, N-plants a bien sûr pris un sens autrement funeste après le tsunami du 11 mars 2011. Cinq mois de terrifiant piétinage dans les terres dévastées de Fukushima plus tard, on aura même de la peine à ne pas le trouver crucial.

Loin de faire reluire son costume de Nostradamus et fidèle au crédo antique qui dit qu’aucun événement ne saurait être compris à moins de 50 ans de distance, Jenssen n’a pourtant pas changé une note ou un échantillon de son disque après le début de la crise. Loin de la diatribe anxiogène attendue, N-plants dégage plutôt un étrange remugle d’apaisement préoccupé, qui détonnera particulièrement en regard d’autres oeuvres autrement plus inquiétantes de ses comparses du cercle de l’ambient « polaire » comme Deathprod ou Thomas Köner. De fait, le Norvégien ne s’est jamais complu dans l’obscurité très longtemps. De mémoire, ses plongées dans le noir les plus longues (Polar sequences ou Fires of ork), il ne les faisait jamais en solitaire. Si Biosphere tout seul inquiète, c’est toujours à la manière des amphitryons intelligent techno du début des 90s (dont il fait partie) ou des maîtres de la musique synthétique des années 70: par jonglages de contrastes et petites touches glaçantes, comme si le Norvégien était effectivement l’un des derniers détenteurs de ce sésame onirique secret qui a été pour beaucoup d’entre-nous la première étape de notre amour fou pour la musique électronique.

De fait, les futurs archéologues embrouillés dans la chronologie de l’oeuvre épaisse de Jenssen seront bien en mal à dater N-plants par rapport à Dropsonde, Cirque ou même Patashnik. Pas que Biosphere soit plus engoncé dans son propre passé que d’autres producteurs plus dialecticiens de sa génération, mais la cohérence des formes particulièrement articulées qu’il s’est bâti est telle qu’elles semblent presque exister en parallèle du régime temporel de la musique électronique. Ainsi, ce magnifique N-plants n’est ni ambient, ni old school, ni techno, et se tient dans une rigueur de forme particulièrement têtue et décalée : attachement religieux à la répétition, petites boîtes à rythmes désuètes, arpégiateurs simplets, nappes faméliques de string machine malade, boucles de voix accordées comme chez Steve Reich (ou dans Patashnik), reverb numérique à tous les étages, petites mélodies de cristal comme chez les amis de Plaid (Genkai-1) pour figurer le tout en alchimie et rien, absolument rien de plus pour adresser frontalement l’horizon si grave du projet… Si ce n’est un unique échantillon discret de gagaku sur les dernières mesures de Fujiko, qui souligne à peine le douloureux maléfice qui stigmatisera pour toujours cet album comme une parenthèse désenchantée dans l’oeuvre de Jenssen. Avant ou après la catastrophe, pour les bonnes ou les mauvaises raisons, N-plants est au moins un opus particulièrement fier et précieux d’un immense auteur.