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4
sur 5

Le onzième numéro du catalogue nouvellement créé de Between the lines se distingue à plusieurs chefs. En premier lieu, la bientôt célèbre couverture argentée sur laquelle un seul geste coloré se déploie sobrement fait place ici à une orgie de couleurs vives et chaudes généreusement dispensées. Deuxième surprise, Opium est la réédition de deux albums confidentiels publiés en 1973 et 1976, Flaps et Opium/For Franz, sur le label Pipe qu’avait fondé Koglmann. Flaps était son premier disque, et pour Opium, tiré à 500 exemplaires seulement, il avait lui-même peint les pochettes une à une. Enfin, et cela surprendra peut-être, les matrices n’ayant pas été retrouvées, le présent cd a été gravé à partir d’exemplaires vinyles, défauts compris. Un choix que certains jugeront courageux mais qui se justifie pleinement.

On devine par ce point d’histoire que l’on a affaire à un album composite ; trois séances ont été rassemblées, ce qui n’affecte en rien le sentiment d’unité qui domine à l’audition. Le fort réseau de correspondances qui relie ces trois séances peut se détailler ainsi : une parenté d’esprit embrasse certaines compositions de Koglmann (Der Vogel, Bowery 1) et de Lacy (Flops), le repérage d’une filiation possible entre la trompette de Bill Dixon et celle du Viennois, et des similitudes dans le fonctionnement de certaines rythmiques. En revanche, la présence d’un synthétiseur analogique dans la première session de 1973 (Flops, Bowery 1, absent cependant de Flaps et Bowery 2), celle d’un trombone dans la deuxième (Opium et Carmilla, 1975), et la confrontation de deux trompettes et d’un ténor dans la dernière (For Franz de Bill Dixon, 1976) modifient les équilibres instrumentaux et influencent le placement de chacun. Il est passionnant de repérer comment l’un ou l’autre, et notamment Koglmann, se positionne dans les registres selon la donne acoustique. Der Vogel est un témoin qui jalonne l’œuvre du trompettiste autrichien. Cette version princeps se distingue par un traitement jungle -au sens ellingtonnien, faut-il le préciser ?- sur une basse puissamment pulsée (formidable Cesarius Alvim), semée de pêches par un Aldo Romano survolté aux balais. Un trombone explosif ajoute à la bouillante compacité de la pièce où les voix du soprano et de la trompette ne cessent de s’entrecroiser. Carmilla, construction flottante amarrée sur une longue pédale exprime le credo esthétique de Koglmann :  » la précision dans la mélancolie « .

Étant donnée la rareté des rendez-vous discographiques de cette figure majeure mais relativement secrète de la New Thing, la pièce-dédicace de Bill Dixon suffirait à attirer l’attention. Contemporaine des enregistrements de Considerations (voir Places & things), elle s’ouvre sur un impressionnant rideau dû à l’archet d’Alan Silva. Il balaye toutes les tessitures d’un geste ample et nerveux, la contrebasse vrombit dans le grave, feule de tous ses harmoniques. Un thème recueilli en valeurs longues s’élève. Voix blanche, large grain, la trompette de Dixon si proche de Miles Davis parfois, s’étrangle, sur de longues phrases trouées de silence, scandées par d’énormes pizz. Koglmann lui est un double parfait pour cette lamentation en clair-obscur. Ici comme dans l’ensemble de ces sessions, le souci des textures est primordial ; plus qu’aucune partie soliste, c’est un jeu de trames, le feutrage des timbres qui est à l’honneur, le frottement de voix aux grains généreux, denses, bourrues, tanniques, au souffle nourri de salive (Traindl, Horenstein, l’assistant si méconnu de Dixon, dont le timbre rappelle un peu celui du jeune Shepp). En cette époque passionnante où l’électronique en était encore à inventer sa place, le synthétiseur analogique (auquel on revient maintenant pour sa rudesse même) apporte en ce contexte précis un riche facteur d’instabilité. Oscillant entre un rôle mélodique, pour lequel il demeure imprécis -une approximation parfaitement intégrée-, et une fonction de coloriste, son intrusion à la manière d’un coin dans un tissu serré ou d’une anamorphose dans une représentation homogène exalte en retour ses qualités acoustiques et structurelles. Bowery 2 au contraire se tourne vers une esthétique plutôt  » bop  » (où Walter Malli n’est pas très à l’aise) mais dans un esprit monkien ; Lacy y développe l’un de ses admirables solos réfléchis, empreints d’un apparent classicisme qui n’appartient qu’à lui.

Diversité des lectures, des parcours possibles, charme d’une aventure dont on ignore encore sur quels horizons elle débouchera, intérêt historique vite oublié au profit de la consistance parfaitement actuelle de ces musiques, les raisons sont nombreuses pour succomber aux voluptés promises par cet Opium en vente libre.

Der Vogel/Opium, Carmilla : Franz Koglmann (fgh), Steve Lacy (ss), Josef Traindl (tb), Cesarius Alvim Botelho (b), Aldo Romano (dm). Paris, 19/12/1975.

For Franz : Bill Dixon, Franz Koglmann (tp), Steve Horenstein (ts), Alan Silva (b), Walter M. Malli (cymbals). Vienne, 6/08/1976.

Flops, Bowery 1, Bowery 2, Flaps : Franz Koglmann (fgh), Steve Lacy (ss), Toni Michlmayer (b), Walter M. Malli (dm), Gerd Geier (electronics). Vienne, 26/04/1973.