On se souvient de la pétoche teintée d’excitation provoquée par la découverte des premiers bricolages sonores de Smog, tout en greffes aberrantes, à la fois criards et atones, de l’humour Beckettien qu’on a cru déceler dans les imprécations de ce drôle de type et les effets de distanciation quasi-brechtienne qui parfois suffirent à le faire passer pour autiste, mal aimable et moitié coucou. Son espèce de pop pas glop et post-nucléaire, sans perspective ni arrière-plan, terreur brute et rire inquiet, tout ça de sale, tout ça de beau et d’indéchiffrable nous marqua plus que de raison, fit qu’on s’enticha sans mesure. Nous n’eûmes pas tort.

Avec les années, les disques de Smog se chargèrent d’une électricité toujours plus mauvaise en même temps qu’elles se compliquèrent de science nouvelle (des Jim O’Rourke et cie rôdant par là, nous entendîmes plus clairement débris de krautrock, symphonies minimalistes et relents velvetiens, traverser comme autant de commentaires amoureux le songwriting boucané du chicagoan). Ces chansons neuves, indubitablement chercheuses, n’en provoquaient pas moins le même émoi primitif que les plus ancestrales ballades appalachiennes (ou que ces blues préhistoriques que l’on écoute aujourd’hui encore pour tâcher d’en apprendre plus long sur la mathématique des peurs et du fou rire paradoxal, sur le mystère en soi et le sexe sale). Plus le temps passait, plus Callahan s’affirmait comme un auteur de haut vol, un compositeur atypique doublé d’un chanteur majuscule (ce baryton toujours plus profond, creusé jusqu’aux cimes). Derrière l’artiste brut respirait l’un des grands modernes naturels de notre siècle finissant. Nous l’avions enfin compris (même si après tout, on s’en fout).

Le temps d’une poignée d’albums, le pseudonyme Smog se vit littéralement mettre entre parenthèses, et ce jusqu’au définitif A River ain’t too much to love, chef-d’oeuvre épuré, minéral où Callahan semblait se parer de l’élégance nue des grands classiques américains (Johnny Cash dernière période, Townes Van Zandt, ce genre de zèbres). Woke on a waleheart, qui lui donna suite, fut le premier disque de Bill Callahan à paraître sous son nom propre (Bill Callahan). Le second et tout nouveau Sometimes I wish we were an eagle (titre sur lequel il est permis de rêvasser des heures) nous est arrivé au printemps et il est beau. Notons pour commencer à quel point le luxe sied à notre homme et à ses chansons supérieures, à quel point paré d’atours finement brodés, son art conserve toute son étrangeté. La singularité des morceaux ne se dilue jamais en rien dans la production panoramique, souveraine et boisée. Même, tout ici résiste à la banalisation, de la structure singulière des compositions (jamais ramenarde, toutes les parties s’enchâssant les unes dans les autres avec évidence et grâce, notamment par un emploi tout personnel des accords de passage et de transition) à la grande originalité de l’écriture poétique (rudesse du propos et délicatesse de l’énonciation, fulgurance des métaphores, évidence des raccourcis, cohésion alchimiste du fond et de la forme, du son et du sens). La guitare principale, tenue par Callahan lui-même, arpège en litanies têtues des motifs d’airain que le guitariste Jaime Zuverza trouble de contrepoints clairs, impressionnistes, économes et hypnotiques. Les violons tendus dessinent des ciels à proximité variable, le piano condense à quelques doigts les paysages les plus vastes sur quelques centimètres d’ivoire et la batterie mate décide des humeurs comme de la météo. Enfin, et surtout, monsieur chante formidablement, tout en détachement fin des phonèmes, suspensions, ralentissements, mise à distance, murmures éloquents. Touchant au cœur, froissant l’épiderme, bottant le cul sans élever le ton, sa voix s’impose une fois de plus comme l’une des plus belles entendues récemment de par les coins pourtant pas avares en timbres de l’Amérique chantante.

Plus que jamais Callahan semble actualiser (c’est à dire mettre au diapason de ce qui LUI tient lieu de réel et de contemporanéité) des genres musicaux vieux comme le nouveau monde (blues, country, pop orchestrale) sans pour autant sacrifier aux gages douteux d’une modernité frelatée parce qu’ostentatoire. Il n’est plus désormais que sans âge, urgent pourtant, essentiel à notre temps.

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