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5
sur 5

Il y a déjà plus de quinze ans, le premier album des OutKast débutait sur quelques notes de trompettes free, un frémissement de batterie et de cymbales, et un petit clavier spatial : deux doigts de space-jazz, là où les grands albums de l’époque préféraient la facilité d’un skit rigolo ou d’un assortiment de samples ultra-référencés. Et en moins d’une minute on avait déjà compris que Big Boi et Dré (qui n’était pas encore Andre 3000) ne pratiqueraient pas leur art comme n’importe quel Master P : des outkasts, oui. Qui, depuis, et sans jamais quitter les plus hautes eaux des charts US, n’ont cessé de justifier les promesses de leur nom. Carrière impeccable, jusqu’à un dernier album absolument sous-estimé, Idlewild, l’un des rares disques des années 2000 à pouvoir rivaliser en diversité et en funkyness avec les albums du Prince psychédélique des années 1980 (y compris dans ce fait que lui était associé un mauvais film dont le disque était plus ou moins la bande-originale).

Mais pour la plupart des gens, le visage d’OutKast, c’est d’abord celui d’Andre 3000, le maverick, le lover (below), le clown aux pantalons à carreaux, personnage de cartoon pour les enfants et pseudo-revivaliste sixties le temps d’un tube planétaire en forme de malentendu, Hey Ya. Malentendu car, lorsqu’on réécoute aujourd’hui les deux disques qui formèrent le cinquième album du groupe, Speakerboxx / The Love below, on ne peut qu’être frappé par la solidité du premier, crédité à Big Boi, face à un Love below incapable de tenir sur la longueur l’évidence monstrueuse de Hey ya.

Et, alors que l’on attend toujours l’album solo d’Andre 3000, Big Boi confirme sa maîtrise insensée du game avec le sien, bizarrement titré Sir Lucious left foot / The Son of Chico Dusty et annoncé l’année dernière par un duo de gros bras avec le hustler monocorde Gucci Mane, Shine blockas, qui a figuré dans la plupart des best-of de 2009. Le logo dans lequel cet outkast-là a choisi d’encapsuler son nom sur la pochette de son disque à lui est une citation directe de celui de son groupe : un blason couronné façon cartoon, purple et serti de diamants Photoshop selon le style ATLien du personnage. Et l’on retrouve de fait dans ces 15 titres tout ce qu’on apprécie depuis 15 ans dans les albums du duo : leur musicalité, leurs basses, leurs mélodies, la décontraction tranquille de cette southernplayacadillacmuzik, l’élasticité parfaite de leur FUNK approuvé par la maison-mère (comme sur Aquemini, George Clinton est de la partie sur un morceau).

Bien sûr, chez OutKast, tout cela n’était pas dû au seul Big Boi, et il serait faux d’en faire l’unique détenteur de la crédibilité street et hip-hop du groupe, face à un Andre 3000 papillonnant dans une pop de plus en plus maniérée (sous-entendu : de tarlouze, disent les haineux d’internet). En réalité, la force d’OutKast tient moins à ce qui peut opposer les deux MCs qu’à ce qui au contraire les rapproche : leur curiosité, leur versatilité, leur goût pour l’originalité, le tout servi par une technique impeccable et une oreille particulièrement sûre. Après tout, Big Boi n’a-t-il pas été obligé de quitter sa maison de disques pour enfin sortir cet album, que les imbéciles en cravate de Jive jugeaient « too artsy » ?

Et pour tous ceux qui pensent qu’il n’y a qu’Andre 3000 qui ose jouer avec les codes si coincés de la virilité du rapper noir américain, que dire de cette grasse plaisanterie où Big Boi évoque le genre de tour de magie graveleux que vous pouvez faire « when you fuck a girl from the back, or somebody from the back, right » (ceux qui voudront en savoir plus écouteront la fin de General Patton) : quand tu prends une fille par derrière, ou quelqu’un par derrière, hein. Quelqu’un : c’est-à-dire un MEC (qui d’autre ?), et il dit ça comme ça, comme un truc évident qu’il aurait oublié de dire, et tout porte à croire que ce n’est que cela ; mais il y a dans cette expression spontanée plus d’authenticité, plus de liberté, plus de provocation que dans toutes les professions de foi de grossiste en cocaïne de Rick Ross.

Mais ce n’est après tout qu’un détail insignifiant dans un disque qui en contient mille. Car ce qui frappe à la première écoute de Sir Lucious left foot, c’est son extraordinaire richesse baroque. Dans chaque morceau, il y a cinq, dix, vingt détails qui frappent : un raccourci saisissant dans les paroles (« With one stroke of the pen I tune in to your satellite radio or FM station », sur Follow us) ; la voix douce de maman Janelle Monae sur Be Still ; la grosse voix de tonton Big Rube un peu partout ; le bref appendice latino de The Train part.2 ; les rimes déchirées de Yelawolf sur You ain’t no Dj ; les Shawty ! de Gucci Mane sur Shine Blockas ; les claquements de doigts de Tangerine ; le « Back to life… / Back to reality », écho lointain de Soul II Soul et Jazzy B, sur Shutterbug ; les saluts au Wu-Tang Clan, aux Geto Boys, aux UGK et au depuis si longtemps oublié Dana Dane…

Le son de ce disque est incroyable, du début à la fin. Et pourtant, à quinze ans d’écart, les choses ont finalement peu changé depuis l’époque de Southernplayacadillacmuzik. Même entrée en matière laid-back : l’air de jazz a été remplacé par un sifflement morriconien et une basse vrombissante, l’hôtesse sexy par Sleepy Brown, mais dès les premières secondes, on sait qu’on est ailleurs ; quelque part sous la ligne Mason-Dixon, dans la touffeur d’un Dirty South futuriste et humide. Et tout de suite après, avec Daddy Fat Sax et son chorus digitalisé, on retrouve les sièges moelleux de la southernplayacadillac de Big Boi, prêt à hocher la tête et chantonner au son du funk hydraulique qui fait vibrer ses hauts-parleurs (« In my Cadillac, six woofers and fo’ amps »).

Il y a bien sûr quelques temps morts (l’insipide Hustle blood, avec la saccharine Jamie Foxx, le crispant General Patton et ses choeurs à la Carl Orff qui dégoulinent comme un disque avarié de Queen), qui ne font que souligner la cohérence d’ensemble du disque, dû pour l’essentiel aux grognards de la Dungeon Family (Organized Noise, Andre 3000 pour You ain’t no Dj) et à quelques (ex-)stars de la production plus ou moins élimées (Lil Jon, Scott Storch) qui se sont tous mis au diapason versatile de Big Boi.

On saute ainsi d’une ambiance à l’autre, du swing bondissant de Turns Me On, qui rappelle par moment les syncopes des morceaux les plus retro d’Idlewild, au minimalisme brutal pour mixtape de You ain’t no Dj, en passant par la ballade poisseuse Shine blockas, ou le néo-breakdance trépidant Shutterbug (vocoder inclus, don’t forget the batteries). Les morceaux s’enchaînent et on passe du club à la voiture, de la voiture à la chambre à coucher, de la chambre à coucher à l’arrière-salle, et retour dans le club. Un scratch passe de temps en temps, les beats pleuvent ou caressent, la basse enfle, les synthétiseurs parlent, les voix se déforment. Les voix : celle(s) de Big Boi, qu’il module, ralentit, accélère à plaisir, jouissant de cette pulsion joyeuse de dire juste parce que ça sonne bien ; mais aussi celles de ses invités, qui se multiplient, s’entrecroisent, s’entrechoquent : on entend parfois trois ou quatre couches de voix superposées, car les guests sont ici autant pour ce qu’ils racontent que pour la simple sonorité de leur timbre, le rythme de leur débit (Back up plan, ou comment construire un morceau autour d’une ritournelle de majorette). Ou pour ce qu’ils sont, eux – George Clinton et Too $hort sur Fo yo sorrow).

Mais de quoi parlent-ils, au juste ? De rien d’important, et c’est heureux. Ce n’est pas un album à thème, mais la version 2010 des dérives en moumoute du P-Funk et de l’euphorie enfumée du G-Funk, dont la southernplayacadillacmuzik des OutKast descend en ligne directe. On y parle du temps qui passe pour les rappers qui vieillissent, des haters qui pourrissent le game, de fessiers monstrueux (pas mal) et de trafic de drogue (un peu), mais toujours avec le même bon esprit joyeux et festif, entre une rime contre les faux rappers (« It’s like the game is haunted cause there’s so many ghostwriters », sur Follow us) et une autre sur un cul tellement énorme qu’il ne tient pas sur la photo (« Nah, it’s not a game, ass fallin out the frame / With my Polaroid camera I have to take two flicks », sur Turns me on).

C’est le genre de disques où l’on entend des mots comme « metaphorically » dans un rap salace sur une freak « trying to trick Daddy, Slip-N-Slide on this dick ». Et lorsque, à la fin de l’album, on entend Big Boi soupirer (« I’m through, nigga / I done had enough / Of the nasty stuff ! »), on ne peut que se dire : assez de ce truc-là ? Sûrement pas !

PS : les amateurs peuvent également faire une visite sur le site du chenil des OutKast en Géorgie, dont une publicité figure dans le livret du CD ; il vaut le détour (notamment la page « About Us »)