PARTAGER
4
sur 5

Peu d’artistes ont su camper sur leur terre de cette façon, un pied dans son passé, l’autre dans un présent exploratoire, l’ouvrir à ce qui communique en elle avec le monde en son entier et dire pourtant sa force centripète, qui donne tout leur sens à ces aventures lointaines ; peu d’artistes ont su, comme Beñat Achiary, donner à cette terre basque, qui pour tant d’autres ne semble signifier qu’un attachement aux traditions enracinées dans l’histoire, le drapeau d’une voix claquant aux vents du large. Le chœur Ama-Lur, de San Sebastian (Donostia), oppose un ton doux et mélancolique au cliché persistant des voix basques à la virilité tonitruante. Ensemble ils esquissent un libre parcours qui traverse les territoires héroïques et sentimentaux, la geste historique et politique, dit le départ, l’exil et le retour, embrasse la terre et la patrie d’un même mouvement. Chants d’amour ou de combat, chants liés aux deux souvent, qui puisent la force dans la douleur et le courage dans l’épreuve, ils ont trouvé en la voix de Beñat Achiary une arme de longue portée. Sans rien forcer, elle passe le col du blues (Maitea nun zira, Zorrotza), monte à cru les grands chevaux de l’improvisation (Chant d’exil), se donne des accents folk (zeru gioko izarrek), et se laisse porter par des orchestrations qui semblent fondre les héritages du grand chœur romantique brahmsien et du gospel aux harmonies du Don. La grande réussite de cet album et son charme, qu’il partage avec bon nombre des autres productions « traditionnelles » d’Achiary, qui ne le sont jamais tout à fait, c’est bien d’embrasser large tout en étreignant fort, avec tendresse et passion, mais sans violence. Même lorsque à voix nue, il épouse les métriques affolées de Bernard Manciet pour évoquer les pluies de bombes de Guernica, terreur et candeur font bon ménage. Et l’on ne peut s’empêcher de voir au pied de ces merisiers chargés de grappes d’enfants l’ombre portée d’autres arbres d’outre-Atlantique auxquels pendent des fruits étranges. Cette voix peuplée, écho tragique des autres voix de la terre, est le passage où le fonds local s’identifie au destin du monde.

Beñat Achiary (vcl), Joël Merah (g), Chœur Ama-Lur. Enregistré en l’Église Aski-Zu de Getaria (Espagne) du 19 au 24/04/1999, et du 27 au 30/05/1999 à Paris.