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Etrange histoire que celle des Bauls du Bengale… Armés d’une philosophie au syncrétisme surprenant, ils ont traversé les siècles sous le poids des dominations étrangères, synonymes souvent de nouvel ordre religieux. Ils ont été hindouistes, bouddhistes, vichnouistes. Ils ont connu une ère musulmane à partir du XIIe siècle, vécu sous le tantrisme des Mogholes, avant d’être administrés par les Britanniques au XVIIIe siècle. Un parcours qui enseigne la tolérance et qui les désigne de façon exemplaire en terme d’intégration religieuse dans un pays où musulmans et hindous s’étripent au moindre affrontement. De toutes ces périodes, ils n’ont gardé au fond qu’une chose : un humanisme de grand chemin. Car disent-ils : « Si l’humain est le dénominateur commun de chaque religion, alors pourquoi ne pas aimer l’humanité ? » Une belle leçon de sagesse qui accompagne les riches facettes de leur musique, elle-même condensé de traditions qui vont du Nord au Sud de l’Inde, de la musique carnatique à la musique hindoustani, du classique au populaire, en passant par des influences qawwal venus du soufisme pakistanais.

Anciens troubadours, porteurs de nouvelles à travers villages, les Bauls, qui inspirèrent le poète Rabindranath Tagore, sont des fous (c’est le sens même du mot Baul qui viendrait du sanscrit Batul). Mais des fous d’un genre particulier. Ils portent en eux une parole créatrice. Ils jouent avec les mots, ont l’esprit vagabond, se nourrissent de mystiques et d’émotions brutes. Pourtant, ménestrels voyageurs qu’ils sont, ils ne possèdent que peu de choses et sont souvent illettrés. Issus d’une société rigoureusement organisée autour de la notion de caste, ils sont les tenants d’un savoir lié à l’oralité que peu de livres arrivent à concentrer sur les univers sacrés, les mythologies ou encore le folklore. En fait, les Bauls du Bengale sont rois. C’est d’ailleurs cette histoire complexe que raconte l’album 6th Sense de Baul Bishwa, groupe dont le leader, Bapi Das Paul, fils de l’excellent Purna Das baul, résume ainsi la destinée : « La musique est porteuse de messages spirituels et de joie. La tâche d’un musicien est de les partager avec tous les êtres humains. » Cela donne à entendre une musique nomade à l’instrumentation légère (l’ektara par exemple, instrument à résonance, avec corde unique, qui symbolise l’union entre Dieu et les hommes, est fait à partir d’un potiron évidé et séché, avec deux tiges de bambous) qui célèbre la nature en virtuose. Une douce magie qui peut mener jusqu’à la transe.