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Figure atypique des nuits parisiennes, personnage haut en couleurs et digger de premier choix, Zaltan – alias Quentin Vandewalle – est surtout l’instigateur du label Antinote qui célèbre depuis 2012 les noces de la house leftfield, de l’italo-funk déviant et de l’exotica au doux parfum de kitsch nineties, soit une mixture assez unique en son genre – un brin « décalée », comme on dit de nos jours.

Après avoir donné le « la » en exhumant des bandes inédites de son acolyte Iueke, (receleur de disques rares, comparse d’Aphex Twin, ancien compagnon de route du mythique groupe post-punk anglais This Heat et producteur pour Black Devil Disco Club), Quentin s’est évertué à sortir des disques toujours plus incongrus, fidèle à un principe d’éclectisme et d’excentricité. On a ainsi pu découvrir l’électro psychédélique de Nico Motte (également responsable du graphisme du label), la deep house de D.K. ou l’easy listening acidulé de Syracuse.

A l’occasion de ses dernières sorties – le dernier EP du jeune producteur Geena et l’excellent album Fourrure Sounds de Stéphane Laporte, moitié du duo Egyptology qui oeuvre d’ordinaire en solo sous le nom Domotic – , nous avons tapé la discute avec ce jeune père de famille, patron de label et DJ dilettante. Peu concerné par les derniers rebondissements de la nuit parisienne, Quentin préfère picoler du vin naturel et dévorer de la charcutaille de pays entre amis plutôt que de s’agglutiner aux troupeaux d’homo festivus dans les clubs bondés de la capitale. Il n’en demeure pas mois une oreille aguerrie aux sonorités en vogue et aux dernières tendances de la musique électronique… pour mieux en prendre le contrepied. Son atout principal? Avoir du flair et ne jamais se prendre au sérieux.

Chro_ Peux-tu tout d’abord te présenter, toi et ton label? Et nous faire un bref passage en revue de tes récentes sorties ?

Zaltan_ Je m’appelle Quentin Vandewalle, ou Zaltan si tu préfères, j’ai 28 ans, je vis à Paris 11ème. J’ai monté mon label en 2012, Antinote. Un petit projet de quartier avec mes quelques copains qui faisaient de la musique. Je viens tout juste de sortir l’album de Stéphane Laporte, un disque sans boum boum, sans boîte à rythme mais avec plein de synthé. Un disque d’une trentaine de minutes qui parle des rêves, tantôt léger et lumineux et d’un coup, paf ! on est plongé dans une atmosphère lourde et sombre et, zou ! de nouveau un peu d’espoir… Bref, un disque qui m’a vraiment beaucoup inspiré, une expérience humaine des plus sympathique car le type que j’ai rencontré derrière cette musique est vraiment charmant, ce qui n’est pas toujours le cas. Quand j’ai écouté ce disque, j’ai eu l’impression d’écouter Autobahn ou Radioactivity pour la première fois. Ça peut sonner méga-prétentieux ce que je viens de dire mais vraiment, c’est la sensation que j’ai eu en écoutant ses démos.

Juste avant ça j’ai sorti l’album de D.K. Un mec du quartier que j’ai sournoisement volé à l’équipe Get The Curse / Odd Frequencies. Le mec m’a proposé une petite dizaine de morceaux tous hyper différents mais avec un son homogène. J’ai l’impression que D.K. s’est imposé un cahier des charges serré. Il a utilisé ces synthés FM et ses boites à rythmes hyper eighties tout le long du disque. Ce disque s’adresse aux kiffeurs de deep house, de Nu Groove ou encore de 808 State, mais aussi aux oreilles friandes de boogie et de deep funk. D.K. à réussi à tracer un trait d’union très juste entre les deux. Il est important de préciser que dans tous les morceaux il y a des bulles, des bruits de bulles et de fausse cascade d’intérieure, celle que tu mets à coté de ton bonzaï.

Geena, c’est le faiseur de House. Le mec est venu au monde pour faire de la house, je crois. On sort son troisième disque ces jours-ci, quatre titres hyper deep avec des entourloupes bien personnelles et des rythmiques sur-mixées pour que ça tape très fort, alors que les arrangements derrière sont tout cotonneux et très fins.

J’ai sorti un 45 tours de Syracuse au printemps. Deux titres relax, courts, certains ont parlé d’exotica. Moi, je parlerais volontiers de pop Monoï qui sent bon le sable chaud. Ils sont en ce moment en train de bosser sur l’album qui sera constitué de morceaux du live qu’ils jouent depuis cet été. On peut donc s’attendre à un disque plus dansant. Nous vous tenons vite au courant là-dessus. En attendant, il y a quelques dates sympa de prévues.

Et pour finir, Nico Motte, responsable de l’identité visuelle du label et du EP Rheologia sorti en début d’année. Son truc à lui c’est les soundtracks de science-fiction, les disques d’illustrations sonores qui utilisent plein de synthé, les ambiances urbaines froides et dangereuses, les boites à rythmes lentes et lourdes, les synthés stridents qui viennent perturber l’harmonie des nappes claires. Je crois qu’il prépare un disque de funk en ce moment. Du funk Lexomil.

Quel rôle joue ton acolyte Gwen Jamois au sein du label?

En fait c’est autour de Gwen – IUEKE, son nom d’artiste – que le label s’est monté. Il y avait des morceaux à lui jamais sorti, des machins datant du début des années 90. Sur cassette. C’était trop dommage de ne pas sortir cette musique alors on a décidé de les sortir, c’est la raison initiale pour laquelle j’ai créé le label. On a un peu galéré pour trouver un nom. C’est lui qui l’a finalement trouvé. En fait, ne passons pas par quatre chemins, IUEKE c’est l’icône d’Antinote. Sans lui, il n’y aurait pas d’Antinote. Le rôle d’IUEKE au sein du label, c’est donc d’être ce qu’il est et de ne surtout pas changer. Je vais sortir d’autres disques de lui. Il m’a également branché sur un nouveau projet d’archives que nous allons sortir sur le label. C’est un italien, ça viendra en 2015.

Antinote marque une rupture avec les labels uniquement orientés club. Les disques que tu sors sont très éclectiques, ça va de la deep house à la library music en passant par de l’exotica vrillée ou de la techno dure – bref, du son très brut à un rétro-psychédélisme plus sophistiqué. Comment effectuez-vous les choix de sorties? Réseau d’amis, démos, affinités esthétiques…?

Waouh, elle est cool cette question. C’est cool que ce soit sophistiqué. Je ne m’en rends pas compte. Les disques que je sors, c’est avant tout parce qu’ils me plaisent. Que ce soit de la dance music ou non. J’écoute toutes les musiques et je suis très content d’arriver à représenter un spectre musical large sur un label qui ne compte que douze sorties à ce jours. On m’a souvent demandé de justifier ma ligne artistique au début du label. Un premier skeud de techno supra-violente et un deuxième de pop psyché ensoleillée. Je comprends que ça puisse être déroutant. Mais comprenez-moi bien, je n’ai aucune intention de brouiller les pistes, au contraire ! Je bosse mon label pour qu’il soit le plus généreux possible, faire kiffer les gens et si possible les orienter vers de nouveaux horizons musicaux. Si untel fondu de techno s’est jeté sur le disque de IUEKE et n’aurait jamais acheté un disque d’exotica, eh bien Antinote lui offre un accès vers cela – et réciproquement. Mon ami DDD, qui est le responsable du disquaire la Source, m’a demandé un jour si le but principal dans tout ça n’était pas de ‘foutre la merde’. En fait, je n’y ai jamais pensé, je sors juste les disques comme ils viennent sans me soucier de savoir si il y a une cohérence artistique. C’est plus à toi, journaliste, ou à vous, auditeurs, d’en juger.

Comment localises-tu Antinote sur la carte des labels parisiens? Avec quels autres labels/organisateurs partages-tu des affinités? As-tu l’impression que se dessine une scène homogène ou est-ce encore très éparpillé?

La carte des labels parisiens est très vaste. Il est impossible de tous les connaître, surtout quand tu ne t’intéresses pas qu’à une seule niche. J’ai passé beaucoup de temps chez Bimbo Tower, qui est aujourd’hui malheureusement fermé. Ce qui était cool dans ce shop c’est que tu avais tous les mini labels plus déviants les uns que les autres, tous représentés dans cette petite boîte de conserve. Il y avait bien quelques vieux trucs et des rééditions (surtout sur la fin), mais à la grande époque les mecs arrivaient à représenter tous les projets les plus chelou et les plus confidentiels de la planète. Pour en revenir à ta question, un label possède une durée de vie limité. Dans la plupart des cas, les mecs arrivent à ne sortir qu’une poignée de skeuds, de cassettes ou de fanzines. Donc moi déjà, je suis un tout petit label qui a réussi à sortir plus de dix disques, et si tout se passe bien, il y en aura quinze à la fin de l’année ! Encore heureux que la scène soit éparpillée, ce serait terrible si c’était uniforme. Personnellement, j’aime beaucoup l’idée de scène locale, c’est d’ailleurs pour cela que je bosse en grande partie avec des artistes parisiens. Je suis assez chauvin. Par contre, comme je le disais avant, je reste persuadé que c’est à moi de te poser la question. Est-ce que notre scène est homogène ? Chacun son boulot ! Moi je contribue à faire la scène, toi tu mets les mots dessus et puis même, pourquoi pas tu lui donnes un nom et tu lui trouves des dénominateurs commun, des théories. De bons labels parisiens, il y en a presque trop. En juin dernier, nous avons participé pour la première fois au village label de Villette Sonique. Il y avait vraiment une MASSE de label, c’était hyper bien. Techno et rock confondus. C’est là que tu vois qu’il y a du monde. Par contre, oui, c’est très dispersé. C’est surement ça qui fait que c’est bien. Ça prouve aussi que le cercle reste ouvert et qu’il y a eu une place pour Antinote.

En tant que DJ, comment jauges-tu la « nouvelle scène française »? Y’a-t-il des producteurs qui t’emballent plus que d’autres?

Comme je viens de le dire, il y a plein de choses à Paris. J’écoute toutes les musiques, il y a des choses que j’aime, mais je ne suis pas forcément le mieux placé pour dire qui dépote plus qu’un autre en ce moment à Paris. J’ai un tout petit bébé à la maison, alors je ne sors pas trop voir de concerts ni de DJ, je suis surtout allé voir des concerts de classique avec 80 musiciens. La nouvelle scène française, pour moi, c’est du bullshit, ça sonne creux. Il y a toujours eu une scène française forte, à mon avis. Si on parle de « nouvelle scène », c’est suûement parce que l’idée est relayée par les medias et parce qu’il y a davantage de promoteurs pour organiser des évènements, ça c’est indéniable.

Sur le plan de la teuf, c’est sûr qu’il y a un gros coup de boost en ce moment. Les organisateurs de soirées sont trop bons, pour certains, ils ont des grosses couilles. En revanche, je suis mal à l’aise pour dire qu’il y a eu un trou dans la création française. Je n’achète pas plus de musique française maintenant qu’en 2008.

Depuis que je suis DJ, je joue de la musique française. J’aime quand ça chante en français et je pense que la France est un super territoire musical. Je sors d’ailleurs une mixtape de funk français sur le nouveau label de Low Jack, Gravats. C’est le deuxième volume, il y aura 200 cassettes blanches et dorées. Le premier volume était sorti en cassette il y a deux ans. Je crois que c’est tendance, la funky à la française. Tant mieux !

Antinote s’exporte-t-il bien à l’étranger? Quels sont les feedbacks que tu reçois?

Oui, je crois que les Anglais commencent à bien suivre le label, on vend bien nos disques là-bas, nous sommes partis jouer à Glasgow fin août, je vais faire le DJ à Londres le week-end prochain, donc de ce point de vue, c’est cool. Au niveau européen et au Japon, les disques sont super bien distribués. On a Syncrophone en distribution qui bosse bien. C’est toujours un peu plus compliqué au US, je suis en train de bosser là-dessus.

Quel est le bilan de trois ans d’activisme avec Antinote? Comment envisages-tu l’avenir du label?

J’ai envie de continuer à sortir des disques de manière spontanée. Maintenant, il faut que je bétonne tout l’administratif. C’est une tannée, je n’aime pas les papiers, il y en a trop et ça nous empêche d’avancer et j’ai peur que les papiers tuent la fraîcheur du label. Donc mon plan d’avenir, dans l’idéal, c’est d’avoir un label cool, de sortir plein de disques cool, d’aller jouer à droite à gauche dans des fêtes très cool avec mon équipe et ne pas trop m’embêter avec la paperasse, bien entendu ! Pour l’instant, je fais tout tout seul, donc c’est un peu dur, surtout que j’accélère les sorties. Je vais devoir commencer sérieusement à m’entourer.

Ne crains-tu pas un effet de mode qui pourrait finir par se retourner contre la scène actuelle, qui est à fond dans le revival house 90’s? Tu sembles à la fois à cheval sur la tendance tout en voulant déjouer les effets de mode trop évidents, à entretenir une certaine singularité…

Que nous soyons soit bien d’accord, j’adore la house des années 90. Je viens de là. Par contre, le revival house nineties ne m’intéresse pas du tout. Comme tu l’as dit, je joue la carte du crossover. J’aime les musiques hybrides et métissées. Celles que tu as du mal à classer. Il y a plein de mixes à moi en ligne, vous vous en rendrez compte. Ceux qui aiment la house comme je l’aime l’aimeront toujours. Il faut se méfier des tendances hyper éphémères. Elles sont toujours cycliques. Je ne pense pas être à l’abri de ce que vivent la grande majorité des labels ou des artistes. Il y a des hauts et des bas dans une carrière et ça peut être violent. La seule chose que je salue, c’est l’intégrité. Je dois tout de même nuancer mes propos. C’est normal d’être séduit par la tendance. Ne nous le cachons pas. C’est assez jouissif d’être un peu stylé, mais quand même un peu différent, et pourquoi pas trouver sa petite touche en plus. C’est pour cela que le retour de la house – des années 90, en l’occurrence – peut être super fun et créatif. Si les artistes ont bien digérés cette époque, s’ils y ont sélectionnés leurs influences et ajouté des éléments personnels, alors là je peux tout-à-fait me prendre au jeu.

Tu es un digger invétéré, toujours à la recherche de la perle rare. Quelles sont tes dernières trouvailles en date?

« Digger invétéré », je ne sais pas. Mais c’est vrai que j’aime bien les disques obscurs, j’adore chiner. Récemment, j’ai trouvé un 45 tours avec des enfants allemands qui chantent. C’est un projet de classe de gamins qui font du synthé pop comme il faut, hyper lo-fi ! C’est un pressage privé avec une pochette en noir et blanc gatefold repliée sur elle-même, du délire total. Ungooglable !!

Un disque de formation pour les caissières aussi. C’est une boîte du sud de la France dans les années 70 qui s’était fait graver ça. Le dernier morceau, c’est une sorte de folk parlé dans un talky walky flingué avec un break jazz hyper barré qui arrive de nulle part, juste avec une batterie et des synthés chelou. Il restait de la place sur le disque et le créatif de la bande s’est lâché. Aucune trace sur internet non plus.

J’ai aussi trouvé un dix pouces avec que des bruits de savane et une fille qui doit probablement se toucher dans les fourrés. Une ambiance outdoor self-sex qui mettra très mal à l’aise tes amis à l’apéro.

Tu as récemment inauguré le Monseigneur, un nouveau club dans le 9ème arrondissement. Peux-tu établir ton Top 5 des lieux où sortir la nuit à Paris?

Je ne suis pas très au courant mais c’est vrai que cette teuf au Monseigneur était top. Le club est beau. Ce qui était fun c’était que les pros (DJ’s, journalistes, promoteurs, etc.) étaient sur la piste à danser comme des malades. C’est rare. Je me sens bien à la Java ou tu peux rentrer en jogging. Comme je ne sors pas vraiment autrement que quand je fais le DJ, je ne suis pas très au fait. J’aurais été de meilleurs conseils sur la question des bistrots, cavistes, restau et bons commerçants…