C’est une carrière follement réjouissante qui se déroule sous nos yeux depuis quelques années, une belle exception ininterrompue de succès diffracté mais exponentiel et de musique tout autant sauvagement dégondée qu’étrangement subtile. Dans le grand flou de sa musique-flot fracturée de pics d’hystérie sans discours, sans politique, Animal Collective, force conjointe difforme de deux hyperactifs hyperdoués, David Portner (Avey Tare) et Noah Lennox (Panda Bear), est devenu ce vrai groupe lisible, quatre têtes et quatre rôles pour faire hurler les foules et façonner des vrais artefacts pop, bombasses à poser sur les lèvres des aficionados en pleine montée reconnoisseuse. Tout ça, et c’est le miracle qu’on regarde, hyper réjoui, sans modifier d’un quark l’unheimlich viscéral de leur musique, bizarre par le milieu, branlante à toutes les extrémités, fredonnable tout du long : Strawberry jam, première cuvée pour Domino, achève ainsi sans effort le miracle d’être à la fois le plus sautillant, le plus scintillant et le plus visqueux des albums du collectif, et confirme que, c’est une réjouissance de plus, le retour de bâton, c’est pas pour demain, voire, sûrement pas pour après-demain non plus.

Chef de file involontaire d’une indie pop freaky carnaval qui aime les tempi qui se décalent plutôt que les grilles des protools des gros studio, qui préfère les breloques bizarres et les bidules électroniques en bout de course à la trinité pop-rock guitare-basse-batterie, Animal Collective a un contrat épais comme un bottin sur ses quatre têtes autrefois masquées. Quand il passe à Paris, il joue deux soirs et fait salle comble. Il enchaîne les entretiens relous, et on prend notre place dans la file parce qu’on ne lâche pas un miracle parce qu’il mue d’étincelle en feu incendiaire, ça serait idiot , écoute le temps passer, mi-affalé au fond d’un bistrot brûlant, trouve quand même le fuel pour s’extasier sur un ringtone en forme de sinus perçant ou sourire à l’interviewer n°4378, réfléchit à voix haute quand on l’interroge sur la manière dont le collectif aurait muté, par la force du business, de bouillie arty, accroupi dans l’anonymat au-dessus de ses bidules, en groupe à poser sur les posters. Portner, avoue, sans décoller la tête d’une banquette en skaï, « On tournait à peine au début, parce qu’on avait besoin de temps pour trouver nos marques, s’acclimater à jouer continuellement face à un public. Et c’est en enchaînant les concerts que nous sommes devenus reconnaissables. Mais de l’intérieur, on reste quand même un collectif assez lâche, mou, perméable, plutôt qu’un groupe fixe avec une image précise », dit-il , puis regarde en l’air, et c’est Brian Weitz, Geologist au milieu de la scène, qui vient expliciter, « C’est surtout qu’on a plus d’opportunités de jouer, qu’au début personne ne nous connaissait ailleurs qu’à New York, que les tournées coûtaient plus qu’elles ne rapportaient. On est surtout devenu un vrai groupe dans la mesure où on arrive un peu à vivre de notre musique, et donc à vivre ensemble ». On n’ose en remettre une couche, mais on sait, ils savent, le groupe pose bien en rock band, les bras le long du corps, quatre visages qui regardent l’objectif, et ça, c’est peut-être forcé par le succès, mais c’est tout nouveau, tout beau, et quand on écoute Strawberry jam, c’est plus beau encore, et c’est sacrément bizarre.

A regarder un peu en arrière, on sait pourquoi, comment Animal Collective a percé dans le maillage un peu moribond d’il y a cinq ans, au bout de longs mois morne de musique toute numérique papier-peint et de revivalisme photocopillé comme une trame : sa musique était terriblement vivace, excitante, originale, autant qu’elle se fondait, évanescente et un peu obscène de hululements primitifs, dans le bruit de fond de son époque. On s’était à juste titre extasié à l’époque sur le miracle de ces petites éclosions perpétuelles de bubons mélodies, Americana qui font les cowboys, Beach Boys ou Eno qui font les indiens, dans un chaos de fréquences perçantes et de percussions brisées, sans se rendre compte de l’orée sur laquelle se trouvait nos pieds : les grandes retrouvailles du bruit qui va où bon lui semble, la rencontre de l’art des textures et de celui des corps en mouvement. Une usine étrange, quatre sonoristes avec un projet esthétique fort comme un territoire, une véritable petite autarcie sonique. Depuis, ce dernier, éprouvé en autant d’albums jalons, est connu, reconnu, si bien qu’on pénètre de prime abord dans la mélasse de Strawberry jam en listant les meubles, en palpant l’ambiance jusque dans les particules de poussière qui volent dans le halo des fenêtres, une batterie d’effets reconnaissables entre tous (une guitare cloche, une voix douce qui s’emmêle dans le miel puis virevolte dans des grands cris asthmatiques, un tambour qui bat le temps sur le même tempo ad nauseam). Portner vous expliquera simplement que « plutôt que de se fier à ce qu’on aime, on sait surtout ce qu’on veut éviter », mais la vérité c’est qu’on a pas fini de s’en lasser, de la formula, et que ces éléments familiers fonctionnent dans Strawberry jam plutôt comme des balises argot dans le vaste déluge électronique qui est son corps, son fluide.

Cette cinquième déflagration studio est effectivement terrible, grand flot de matières instables, de fréquences enroulées de samples et de sons altérés, bitcrushés, ensablés. Évidemment, la machine à transe, pulsation du tom basse et basse monocorde sur le temps qui tracent les lignes de fuite orgasmique et, on vous le rabâche sans cesse, rituelles, primitivistes, des concerts hyper courus du groupe, avance plus simplement, comme un lendemain de Neu ! ou du Velvet. Mais c’est ce qui ébaubit le plus fort, c’est que jamais ce moteur de la nuit des âges n’explicite, comme le ferait un rouage, la tourmente électronique qui l’encage, qui l’embourbe. Lendemain du magnifique Person pitch de Panda Bear en solo, le groupe n’a gardé des chansons de Portner et Lennox que les filets fluets de phrases mélodiques isolées, toute entières résumées par les voix, isolées au premier plan, pour habiter des immenses mille-feuilles statiques pulsés de sources emmêlées, percussions filtrées, cris de lions, orgues ou loops de piano qui s’étalent en field recordings impossibles à épuiser. Portner, encore : « On emmêle tellement de sources, que les morceaux ont l’air de couler dans une sorte de vague floue, mais on aime créer cette confusion. Ça pourrait d’ailleurs être intéressant un jour de mettre nos démos à disposition, histoire que les gens comprennent un peu mieux les chansons… Mais sans vouloir rendre les choses difficiles, on aime cette esthétique de bruit flou, de mystère sans solution, qui se met entre la chanson et l’auditeur. Et notre musique parle beaucoup avec les textures, bien sûr ». Mystère final, terminal, quand, en même temps que leur sculpture de bruit deviennent plus cruciales encore, il émerge aussi autant de pop-songs, quasi emo, presqu’hymnes, preuves encore, que le printemps prochain, on dansera encore, on pensera encore, sans état d’âme, entre deux sorties de leur label Paw Tracks (la pépite d’Eric Copeland de Black Dice, Hermaphrodite, ou l’album à venir de Tinkly Feathers), sur le bruit amoureux d’Animal Collective, étendard malgré eux, pourtant idéal dans leurs choix de carrière, d’art, d’exposition, de non-exposition, comme des super curators indispensables de notre époque musicale. Et puis, sans faire trop de plan sur la comète, encore et toujours, dans un an, dans cinq ans, dans cinquante ans, des vrais héros de que 2007 exigeait : la semi pénombre.

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