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3
sur 5

Il en va d’Alanis Morrissette comme de la plupart des chanteuses à voix très typée, de Björk à Ophélie Winter en passant par la Méduse des Cranberries : la particularité des inflexions vocales peut être un obstacle insurmontable, faisant se pâmer certains là où d’autres, par instinct de survie, se bouchent les oreilles. C’est encore plus vrai pour cet album Unplugged que pour les autres, puisque ici les instruments jouent moins fort, règle de ces sessions acoustiques produites par MTV. Inutile donc d’aller plus loin si vous êtes allergiques, ce live prolonge ses deux albums studio produits par Glen Ballard, compositeur du Man in the mirror de Michael Jackson : quatre morceaux de Jagged little pill, trois de Supposed former infatuation junkie, le morceau Uninvited qui figurait sur la BOF City of angels, tout ça complété par deux bons inédits, plus une face B et une reprise du King of pain de Police (dont George Michael reprenait récemment Roxanne) rendent cet achat indispensable aux fans.

Les séances MTV Unplugged sont depuis 1992 une sorte de distinction accordée par la toute-puissante chaîne aux artistes qu’elle juge méritants : Eric Clapton, Bryan Adams ou The Corrs en ont bénéficié, sans oublier Nirvana pour un résultat somptueux. Celle d’Alanis Morissette vient couronner ses succès (Jagged little pill est une des plus grosses ventes d’albums de la décennie aux USA), qui la placent non loin des Céline Dion ou Mariah Carey, et pourtant d’autres facettes de sa personnalité la distinguent de ces « divas » de grandes surfaces.

A la sortie de son premier album en 1995 (après deux LPs limités au Canada), elle n’était qu’une curiosité indie-rock parmi d’autres. A la première lecture de son nom on croyait même à une blague. Ses paroles tour à tour fragiles et remontées, qui apostrophent généralement d’anciens amants, ressemblant plus à des extraits de lettres ou de carnets qu’à des chansons, on imaginait mal les quinze millions de ventes en un an. Pas pour elle les abstractions à la Tori Amos sur des sujets similaires, son truc c’est le sentiment dans la face, ce qui à défaut d’être subtil fait souvent mouche. Sur une belle version de You oughtta know avec pizzicati de violons, elle maintient devant les caméras de la prude chaîne mondiale son « Do you think of me when you fuck her? », moment qui cristallise ses contradictions. C’est cette crudité sentimentale qui l’a portée aux nues (tout le monde a eu cette pensée après une rupture), à un statut où justement on ne s’attend plus à ce genre de paroles. Ce n’est pas du Shania Twain !

Sa franchise maladive s’étend aussi à sa vie « spirituelle », comme en 99 sur le projet The Prayer cycle de Jonathan Elias, curieux album new-age où elle chantait en hongrois et en français avec Salif Keita, Perry Farrell ou Nusrat Fateh Ali Khan. Après un an passé en Inde à se « retrouver » près de son frère jumeau (pour qui est écrit le bon inédit No pressure over cappucino), elle est revenue en chantant « Thank you India » sur le single Thank You (eh oui), dont le clip la montrait en pleine rue dans le plus simple appareil. On peut se moquer de tant de candeur, c’est précisément ce qui sépare les fans des fines bouches et la distingue des superstars entourées de songwriters professionnels. Comment ne pas sourire lorsque sur These R the thoughts elle se demande, par un dimanche ordinaire : « can blindly continued fear-induced regurgitated life-denying tradition be overcome? » Une question illustrée par son rôle de Dieu dans Dogma de Kevin Smith, le film qui chatouille les cathos ricains en ce moment.

That I would be good et surtout I was hoping sont servis par de beaux arrangements, et même si certains morceaux comme Head over feet n’apportent pas grand-chose aux versions d’origine, tout ça se laisse écouter très agréablement… A condition de supporter cette voix. Seul regret, pourquoi nous prive-t-elle ici de la reprise du Fake plastic trees de Radiohead qu’elle offre parfois sur scène ?