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3
sur 5

On a longtemps été intrigués par la collaboration annoncée de l’omnipotent Parisien Noël Akchoté avec les Anglais de Stock, Hausen & Walkman. Puis les premiers concerts de AE, formation étrange n’ayant rien à voir ni avec le duo électronique américain du même nom ni avec Autechre, ont eu lieu, et l’intrigue est devenue mystère. On retrouve au sein du trio Akchoté, donc, Andrew Sharpley, moitié de S, H &A qui vit depuis quelque temps maintenant à Paris et qui magnifiait il y a quelques mois la merveilleuse mue de Mami Chan sur sa jolie Nuit de Polle, et Emiko Ota, connue pour avoir fait ses armes au sein du Mami Chan Band, justement. Ensemble, ils explorent une musique multiple absolument libre de toute contrainte de genre ou de structure -ce qui ne veut pas dire que l’on nage pour autant dans un vaste n’importe quoi ou dans un simple zapping azimuté de genres.

On retrouve çà et là certains affects propres à la scène underground parisienne, à la musique underground japonaise ou à la musique de S, H &W, forcément, mais la musique d’AE est bien plus complexe et inattendue qu’un simple point de rencontre de ces différents univers. On y trouve de tout, conformément à l’éthique expérimentale la plus ludique, sous forme de morceaux-collages qui vont bien au-delà de l’art de la vignette absconse souvent inhérent au genre, pour créer de vrais morceaux cohérents aux atmosphères très fortes et souvent déstabilisantes, redonnant au mot « étrange » toute sa signification. Ambiance feutrée de karaoké des bas-fonds de Hong Kong ; déconstruite à coups de bleeps furieux (Blind), polka-blues déstructuré façon Harpy ou Naked City (Iki Akasegawa), pop song electro éventrée puis mal rabibochée (Love your smile), instrumental rêveur (Drift), duo slow-rock 50s diaboliquement massacré par des vocaux approximatifs (Doowop) : joyeux bordel jamais hermétique, jamais vain. Sharpley chante pour la première fois dans un registre allant du susurrement à l’éructation, Ota dévoile une voix pas si éloignée des standards de la J-Pop, pendant qu’Akchoté joue surtout de son art du pastiche des genres (du jazz rock à la musique hawaïenne), démontrant à nouveau l’étendue de son talent, loin des climats abstraits de ses travaux récents (sur Rien ou Alike Joseph) sans jamais, pour autant, tomber dans des travers démonstratifs.

AE organise un tour du monde au bord du chaos, une géniale virée à travers les oripeaux décharnés de la musique mainstream et de la variété internationale, une orgie avec la chair peu ragoûtante des parois anciennement hermétiques de la musique conservatrice, et s’en fout partout, sur les mains et le visage. Nous aussi, et c’est extrêmement jouissif.