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4
sur 5

Ce mini-lp paru sur le tout jeune label Public Information est l’oeuvre d’Aaron David Ross, minet musicien, artiste multimédia très actif basé à Brooklyn et moitié des groupes de (sweet) fantasy-giallo The Gatekeeper et Nightgallery. Issu de la Portable Grindhouse, mouvement d’esthètes de la VHS, fan de L’ Histoire sans fin et de New Age, Ross semble participer de toute cette vague branchouille qui malaxe dans tous les sens toute une iconographie kitsch sans jamais vraiment la transcender. Mais sur cette oeuvre en solo, il tire joliment son épingle du jeu en jouant une musique singulière, hantée et très attachante.

Il utilise bien sûr du matos vintage circa 1982, tombé un moment en désuétude mais qui revient en force dans pléthore de productions indie depuis l’avènement d’Ariel Pink, des atermoiements éparses des labels Paw Tracks ou Not Not Fun. Solitary pursuits est un bourbier étrange de laborieuses plages synthétiques, faites de motifs bruts et polis à la fois, où les mélodies s’agrippent sur des assises obscures, tel du lierre sur un monolithe. On dirait que ces compos ont été couchées sur plusieurs générations de cassettes, repassées dans des filtres de synthétiseurs fantômes puis rejouées « au propre » pour constituer un gloubi-boulga futuriste et halluciné, un ressac de pensées difformes. On pense au formidable Trepanated earth du sus-cité Ariel Pink, la folie douce en moins, qui serait aimanté aux champs ferrochrome de Jean-Michel Jarre et repassé à l’envers dans la console de Drexciya. Pas facile de distinguer un morceau d’un autre tant les paysages les plus variés s’enchaînent avec un naturel sidérant. Tout bonnement inchantables, les thèmes biscornus d’ADR empruntent à la fois à la musique de danse et aux expérimentations ambient les plus oniriques. C’est une odyssée spatio-temporelle à bord de la voiture de Dali, en partant de Brooklyn, en même temps qu’un regard porté sur notre civilisation. Le jugement est le miroir.

Démarrant par un « Codex » sybillin, ADR se propose en effet de faire une sorte d’exégèse sonore de la manière dont le monde de l’Internet a changé notre rapport au monde tout court en général et à la musique en particulier, de la façon de la faire à la façon de l’écouter. Immense tourbillon d’informations disparates où tout n’est qu’affaire d’acquisition et de traitement de donnée, source intarissable de vecteurs que l’on assimile par imbrication abstraite d’éléments contrefaits, on parcourt désormais internet comme on se lancerait dans des poursuites inexorables, à la vitesse de la lumière ou à celle d’un sablier. La musique d’ADR est à l’image de cette nature « folle » reprenant ses droits sur une civilisation aseptisée, « normale », qui orne la pochette. Sur Jupiter rising, le professeur Frank Poole viendra nous prendre par la main et nous transportera dans le paléolithique à venir, à l’époque où les hommes de néanderthal auront tous des dégaines d’Aphex Twin armés de walkmans cassette supersonique. Ce sera l’ère du « Post-Pc », et les chasseurs-cueilleurs en seront revenus depuis longtemps de la mort de Steve Jobs. On côtoiera bien quelques philosophes greco-romain, mais ils seront trop affairés à leur IBM de Mathusalem, pour s’offrir à toute conversation de portée métaphysique. Pendant ce temps-là, une bande de centurions se commandera des smoothies en rédigeant des SMS adressés aux extra-terrestres. Sur Univox, Wayne Szalinski viendra nous miniaturiser pour nous infiltrer dans les profondeurs d’un ampli à lampe. On visitera les restes d’une centrale nucléaire du Bugey en marchant comme des égyptiens le temps de Mercury retrograde. Puis l’on se retrouvera esclaves de vindicatives licornes à bord d’une galère en mer vers Istanbul sur Solitary pursuits, et alors nous ramerons pour l’éternité.