Brothers : le titre a un petit côté western, un parfum combiné de fraternité et d’amitié virile, un arrière-goût d’armée américaine, un aspect très Band of… Yu Hua a peut-être voulu jouer sur cette symbolique (le titre français reprend le titre original), peut-être pas. Toujours est-il que l’effet est présent au moment d’entamer cette histoire de deux frères qui n’en sont pas. Song Gang et Li Guangtou, rapprochés enfants par le mariage de leurs parents, vont lentement se séparer, confrontés aux vicissitudes de l’existence dans une Chine qui bouge à toute allure, de la Révolution Culturelle et sa barbarie moyenâgeuse à nos jours, avec leur permissivité exacerbée. Comme Yu Hua le rappelle (c’est ce qui nourrit son roman), « seul un Occidental qui aurait vécu 400 ans aurait pu vivre deux époques aussi dissemblables, quand il n’aura fallu aux chinois que 40 ans pour les connaître toues les deux ».

Les choix de Yu Hua vont autant vers le picaresque, le grotesque, la bouffonnerie, que vers un tragique outré. Les deux frères n’ont pas grand-chose en commun. Tandis que l’aîné, Song Gang, est un intellectuel doux, timide, discret, sérieux, Li Guangtou, le plus jeune, est un impulsif paillard, malin, roublard, manipulateur, arriviste. Sans surprise, ses stratégies vont payer bien plus vite et bien mieux (sauf en matière de cœur), que celles du premier. Li Guangtou finira millionnaire, quand tout le monde aura oublié Song Gang.

Le ton est donné d’entrée. On fait la connaissance de Li Guangtou alors qu’il se fait surprendre à mater les fesses des habitantes du bourg des Liu, dans des toilettes publiques. On découvre d’ailleurs à cette occasion que son propre père est mort noyé dans une situation similaire, après une chute malencontreuse dans la fosse aux excréments. La scène pose ce qu’il y aura de plus outré dans le genre trash vulgaire et potache du roman, et qui culmine lors d’un « Grand concours des vierges », 30 ans plus tard, avec tests de virginité grandeur nature proposés par les membres du jury, et achats-poses de faux hymens à tout va. Ce genre de scène a valu à Yu Hua (respecté en Chine par ailleurs, auteur notamment du roman dont Zhang Yimou a tiré Vivre !) ses plus mauvaises critiques chinoises, d’aucuns s’étonnant qu’il ait tant forcé le trait, qu’il soit allé dans cette outrance souvent absurde, incroyablement triviale.

Mais les scènes de Yu Hua, pour surprenantes qu’elles soient, se justifient au regard de l’ensemble du texte. D’ailleurs, le public ne s’y est pas trompé : Brothers, publié en deux tomes en Chine (il est long de près de 1000 pages), a été un succès de librairie dans un pays où pourtant, la contrebande de livres est aussi importante que celle des DVD.C’est sans doute qu’en forçant le trait comme il le fait, Yu Hua parvient à saisir l’esprit de la Chine d’aujourd’hui, à retracer sa genèse. Il dépeint un pays en perte de repères, qui avance sans regarder autour de lui, mis à nu par les tribulations de ses personnages au ridicule tragicomique. Yu Hua déstabilise, guide d’un regard navré, stupéfait, au milieu de cette Chiné réveillée en sursaut, qui n’a rien à envier dans ses pratiques au libéralisme le plus débridé, et peine à se construire. Les self made men de Hua existent sans nul doute, et c’est bien ce qui chagrine. A côté de cette Chine qui vit tout en accéléré, les nouilles trois fraîcheurs du bourg des Liu et les vieilles bicyclettes Forever ne font pas le poids. Quand bien même, à l’arrivée, chacun se trouve contraint de récolter ce qu’il a semé. Peu importe le sens, tant qu’il reste l’argent ?

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