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4
sur 5

Trevor, une fois encore, écrit un roman hors du temps. Lucy rejoint ainsi En lisant Tourgueniev ou Ma maison en Ombrie en s’attachant à raconter des personnages en demi-teinte fuyant le temps qui passe. Une mélancolie douce-amère trace le reflet d’un monde qui s’efface, les vestiges de l’Irlande d’avant ; c’est le roman d’une ruine, de la fin d’un univers, d’un inexorable délabrement qui s’empare des choses en douceur, les emprisonne et les étouffe. D’un classicisme rare, la plume de Trevor rend à la perfection la fragilité de ses personnages et incarne ses scènes avec une précision et une netteté absolue. L’atmosphère est imprégnée d’une désespérance légère, un peu fantomatique, de toutes les désillusions accumulées au long d’une vie. Une de ces vies qui font les vieilles dames marchant seules, parfois, au loin, en bord de mer.

Ici, la silhouette floue au bout de la plage, c’est Lucy Gault. Alors qu’elle a neuf ans à peine, sa maison est la cible d’une tentative d’incendie au cours de laquelle son père blesse un homme. Effrayés par la violence manifeste qui grandit dans le pays et les prémices annoncés de la guerre civile, ses parents, protestants, décident de se réfugier en Angleterre. Lucy ne comprend pas ce qui motive ce départ : dans une tentative enfantine pour rester là, elle disparaît. Là est le nœud du drame, qui décide de la suite du roman : on la croit morte et ses parents quittent l’Irlande, définitivement. Contre toute attente, presque par hasard, la fillette sera retrouvée dans les bois par les gardiens du domaine quelques semaines après, silencieuse et affamée. Elle retourne alors vivre dans la grande maison, seule. Les années passent. Mais figée dans le temps, aveuglée par sa croyance, Lucy ne cesse d’attendre ses parents. Le roman devient alors atemporel : la jeune fille aux robes blanches usées, parcourant des champs toujours verts, la maison au grand parc et son couple de gardiens vieillissants à la présence discrète. Il y a bien cette voiture qui, un jour, franchit les arcades noyées sous les plantes, vers cet étrange purgatoire de solitude et de silence. Mais en vain : Lucy s’est construite autour d’un vide, d’une absence. Jusqu’au jour où son père revient, trop tard. « Pourquoi maintenant ? » souffle-t-elle, le revoyant pour la première fois. Dévorée par ses regrets, elle va instaurer pendant des années un silencieux face à face avec lui. Parce que, persuadée de ne pas avoir droit à l’amour sans le pardon de ses parents, Lucy a laissé passer l’homme qu’elle aimait. Et pour avoir refusé ce bonheur simple, elle sera condamnée à la rédemption d’un martyr.

Trevor raconte cette traversée d’une existence avec des accents graves et nostalgiques. Il peint le tableau d’un autre temps, une histoire de silences qui au fil des pages poussent vers l’erreur, contiennent trop de chagrin ou trop de douleur. Une histoire de faute originelle, de châtiment inutile, d’une vie nourrie d’imaginaire, vécue dans l’illusion du passé. Lucy n’appartient pas à notre temps ; elle est un romantisme absolu, un personnage du souvenir et de l’oubli, celle qu’on ne peut pas aimer, qui « aurait dû mourir, enfant ». Elle est, dans sa profonde banalité, comme l’ultime écho d’heures disparues auxquelles elle parvient malgré tout à donner un dernier éclat. Un personnage tout d’ombre et de retrait, une légende, un mythe. Immortelle, pourquoi pas ?