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En Amérique comme en Europe, William T. Vollmann reste un auteur confidentiel et exigeant : deux attributs qui lui collent à la peau, comme une seconde nature. Mais l’entretien qu’il nous a accordé chez lui, à Sacramento, révèle surtout un écrivain d’une rare intégrité, dont l’oeuvre ne peut plus être ignorée. La Famille royale est sans doute le meilleur de ses livres traduits : servi par le travail héroïque de Claro, ce roman de près de 900 pages raconte la lente immersion d’Henry Tyler, sorte d’Ulysse post-moderne que son travail de détective mène à la recherche d’une élusive reine des putes, dans le quartier du Tenderloin, à San Francisco. Vollmann décrit cet univers qu’il connaît bien : il l’a déjà raconté, histoires à l’appui, dans Des putes pour Gloria, autre hommage à la prostitution, qu’il connaît plus intimement que n’importe quel autre auteur américain vivant. Mais le personnage le plus captivant de ce roman dense, aux fréquentes références bibliques, n’est ni Tyler ni son frère John (qui le méprise), ni même la fameuse Reine du Tenderloin (qui finit par l’aimer) : c’est la ville de San Francisco. Vue à travers les yeux fatigués d’Henry Tyler, la face cachée de la métropole californienne est disséquée par un auteur qui, parmi les paumés d’un des derniers vrais « quartiers chauds » des Etats-Unis, se révèle un grand artiste, un maître naturaliste. Les rues, les passages, les trottoirs encombrés d’épaves humaines et, quelques rues plus loin, le quartier des affaires avec ses gens très bien, les hôtels aux porches lugubres : Vollmann est un familier de ces endroits. Il connaît bien la lumière de North Beach et la librairie City Lights, « où l’on respire la blancheur parfumée à l’encre entre les cuisses des livres » ; il y a passé une partie de sa jeunesse à travailler dans un bureau avant d’aller rejoindre les moudjahiddins en Afghanistan. Qu’il s’agisse de Bangkok, des territoires du Nord-Ouest du Canada ou de la frontière mexicaine, Vollmann pratique l’immersion totale, à son corps défendant parfois, mais sans jamais se départir d’une désarmante honnêteté et d’une précision quasi-anthropologique. Dans sa récente postface à la nouvelle traduction anglaise du roman de George Simenon, La Neige était sale, il explique : « En tant que journaliste, je voyage dans les pires endroits et, vu ce que j’y rencontre, il me semble que la brutalité et la misère obligent la grande majorité des êtres humains à se perdre dans ce que mon interprète congolais n’arrête pas de qualifier de lutte pour la survie. C’est cette lutte qui occupe la plupart des personnages du roman de Simenon ».

On pourrait en dire autant de La Famille royale. William T. Vollmann y décrit des êtres de moins en moins tolérés par la société qui les entoure, un univers grignoté par les conventions imposées par leurs propres habitants aux grandes villes américaines. Repoussé dans ses retranchements, le quartier du Tenderloin, centre névralgique du roman, devient « plus concentré, dense, puant et filandreux », comme ces « buissons grouillant d’animaux qui ont fui un incendie de forêt ». La survie y est chose commune, entre les circonvolutions du pédophile Dan Smooth, informateur du FBI et « maître des souillures », et ces femmes aux trajectoires sordides qui finissent toutes par venir chercher refuge auprès de « sa Majesté Africa », dite « Maj ». Dans ce quartier interlope, oublié du reste de la ville, la « Reine des prostituées » règne sur un monde parallèle et offre aux « dames » une protection contre les souteneurs et les miliciens de la pudeur. La Famille royale, c’est elles : Domino, la blonde rebelle au « coeur de pierre », Béatrice, qui « mâche du chewing-gum avec ses dents toutes noires en chancelant sur le trottoir de la vie », ou encore Tournesol, à l’âme « depuis longtemps refermée ». Il y a aussi « la fausse Irène », réincarnation péripatétique de la belle-sœur de Tyler, ou encore Celia, Chocolat et Fraise, qui « s’invente des mythes » pour survivre à ses peurs. William T. Vollmann rend un des plus beaux hommages de la littérature actuelle à San Francisco, mais signe aussi une ode sans honte ni censure à ses muses authentiques, celles à qui appartiennent, de fait, l’intégralité des histoires de ce livre.