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2
sur 5

Chez Will Self, la satire tient de la seconde nature. Habitué de l’analyse au vitriol des mœurs de ses contemporains, l’écrivain britannique cultive un cynisme féroce tout en assurant n’avoir jamais l’intention de seulement caricaturer. Et force est de constater que Le Livre de Dave va très au-delà de la caricature : monument d’inventivité, le roman fourmille de trouvailles, épingle sans pitié les travers des uns et des autres, cloue au pilori les croyances aveugles et leur lot de comportements rédhibitoires. Pourtant, rien à faire : Self a livré de bien meilleurs crus.

La mise en scène est parfaite. Le livre s’ouvre, en 523 AD (pour After Dave), sur une scène aux relents quasi champêtres : sur l’île de Ham vivent des fragments d’humanité, survivants d’une apocalypse dont on ne saura rien, sinon qu’elle a renvoyé Londres et le Royaume-Uni, transformé en un chapelet d’îlots émergés, à un âge de ténèbres obscurantistes. Voilà pour le décor. Self embraye ensuite sur une présentation succincte de la société qu’il a soigneusement élaborée, et qui n’a rien d’enthousiasmant : dans le monde « d’Après Dave », la vie quotidienne est régie par un code de règles strictes, toutes émanant du Livre de Dave, nouvelle Bible. Pas drôle, ce Livre. Hommes et femmes (les « papas » et les « mamans ») vivent séparés ; le temps des enfants est strictement segmenté ; des prêtres (les « Chauffeurs ») font régner la terreur ; quant au statut de la femme, inutile d’en parler.

Mais qui est Dave, nouveau messie de cette humanité sacrément perdue ? C’est là que Self est à son meilleur. Dave, on le découvre dans l’histoire racontée en parallèle de celle du peuple de Ham, est un chauffeur de taxi qui a vécu à Londres, à la fin du XXe siècle. On le suit de 1987 à 2003. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à la rubrique loser antipathique, Dave se pose comme incontournable. Inculte, raciste, haineux, aigri, misogyne, l’homme a tout pour plaire. Quand ses amis partent à la fac, il avale la Connaissance (le par cœur des rues de Londres) avant de s’installer au volant d’un des fameux taxi noir. Là, il rumine, ses rancœurs, ses malaises, nourrit son aigreur, sa colère, entretient sa solitude. Un soir de très grosse déprime, la (trop) jolie Michelle l’invite chez elle ; elle l’épouse finalement quand elle se découvre enceinte. Evidemment, le mariage ne tient pas et s’achève sur un divorce, avec droit de visite restreint pour le père, Child support agency et interventions régulières d’avocats en goguette. C’est la goutte d’eau qui fait déborder Dave, submergé par une déprime profonde, et qui finit par l’expédier aux bons soins d’un service psychiatrique. Là, il rédige le Livre, synthèse de ses obsessions, qui le transforme en Dieu Tout Puissant, l’univers entier tourbillonnant autour de ses problèmes existentiels : routine d’un chauffeur de taxi et guerres intestines des mauvais divorces. Pour clore son œuvre, il fait graver ses élucubrations sur métal, et enterre le Livre dans le jardin de son ex, à la faveur d’une nuit de folie, dans un geste de vengeance et d’expiation, tout à la fois.

L’héritage du monde de demain, c’est donc ce ramassis d’absurdités. Autant dire que la société post-Dave ne sera pas orientée par la quête du bonheur ou le respect de son prochain. On sent Will Self jubiler, à chaque nouvelle invention. Sa construction littéraire s’avère intellectuellement alambiquée, la démarche la plus percutante de Self étant quand même l’invention, rien moins, d’un langage, croisement entre tics langagiers du chauffeur, termes spécifiques à sa profession (les « Chauffeurs » du monde de Dave sont des prêtres, les « Clients » des croyants, les « Tarifs » des moments de la journée…) et mots génériques d’une digne fin de XXe siècle (dans le monde post-Dave, les cours d’eau sont des cours d’évian, les petits-dèj des starbucks, et le madeinchina désigne la création). Bravo au traducteur, et pour les paresseux, un « lexique du langage mokni parlé à Ham » est disponible en fin d’ouvrage. Self joue des mots, de la langue, et d’un point de vue syntaxique, réduit le post-Dave au niveau du SMS bas étage, ou du très infantile.

L’effet est pour le moins curieux, pour ne pas dire pénible, d’autant plus qu’il paraît très intellectualisé. On pense à DBC Pierre et son apocalyptique En attendant Ludmilla. On cherche des références. On peut jouer le jeu. Mais à aucun moment, la création de Self ne prend véritablement, et son artificialité peut alors devenir franchement rebutante. C’est finalement dans les pages qui décrivent notre Londres, la ville tentaculaire à l’aube des années 2000, que Self se révèle à son meilleur. La ville grouille. Ici, nul besoin d’artificiel : la farce est déjà là : le royaume de Dave, s’il en est un, plonge ses racines au plus profond des rues de la capitale britannique, au travers les méandres parcourus par ses chauffeurs de taxis répétant en une obsessionnelle litanie des noms de rues, des enchaînements de carrefours.

Par contre, projeté sur les ruines de la Londres triomphale, le futur selon Self perd de son pouvoir de conviction. A la descente aux enfers du pauvre hère largué dans un monde qu’il n’a pas les moyens, physiques, intellectuels, culturels, d’appréhender, succède l’enfermement tribal, au sein d’un univers ultra-violent. Le Livre de Dave est une parodie glacée dans laquelle le sourire affleure, nerveusement, où la dérision semble souvent se heurter à plus forte qu’elle. Sous-titre du roman : « Une révélation du passé récent et de l’avenir lointain ». Le passé récent convient bien à Self. Pour ce qui est de l’avenir, peut mieux faire.