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Virginia Woolf a tenu son journal entre 1915 et 1941. Elle a laissé vingt-six volumes. Son mari a sélectionné les pages qui traitaient des activités littéraires de sa femme -l’écriture, la réception de ses livres, ses innombrables lectures… On l’aura compris (et comme le titre l’indique), ce journal est donc avant tout celui d’un écrivain, un écrivain « à l’œuvre » de surcroît. En effet, Virginia Woolf utilisait ses carnets comme un laboratoire, un espace de « dialogue » avec elle-même. Le Journal d’un écrivain est surtout le récit d’un labeur acharné : « Je veux dire qu’écrire est un effort, écrire est le désespoir même. » L’exemple des Vagues est éloquent. Jamais Virginia ne se sera autant battue pour faire advenir « les formes précises » qui hantent son cerveau. Comme souvent, c’est vrai, elle ne sait pas où elle va ; et comment ne pas penser à Henry Bauchau (cet immense écrivain qui aura passé, lui aussi, un temps infini à tenir son journal et en des termes si proches) : elle se dit sur un chemin inconnu, qu’il lui faut découvrir à chaque pas. L’écrivain « tâtonne pitoyablement ». Ce ne sont que ratures, tentatives, « balles perdues »… Toujours, Virginia Woolf craint de n’être pas allée au plus profond d’elle-même. Oui, écrire est un acharnement. Sa vie sociale dès lors disparaît. Ce qu’elle met dans ses livres, elle ne peut pas le mettre dans sa vie. Comme l’écrivait Flaubert à Louise Colet : « Il faut se renfermer, et continuer tête baissée dans son œuvre, comme une taupe. » De là, un emploi du temps incroyable : pas une journée sans écrire ni lire (de Homère à Shakespeare, en passant par Joyce qu’elle hait ou encore Racine, des dizaines de livres, tout le temps). On reproche souvent aux écrivains de trop écrire : Virginia Woolf émettait parfois le souhait de faire une halte, mais le tumulte de son imaginaire ne lui en laissait pas le temps. Combien les livres se seront enchaînés ! Combien elle n’aura jamais cessé d’écrire ! « On parle de préparer un livre ou d’attendre une idée. Et puis tout arrive en tempête. » Bref : elle ne voit qu’une direction à donner à son existence -« l’insatiable désir d’écrire », avec, parfois, le bel étonnement : « Il se pourrait bien que j’aie réussi à dresser mes statues contre le ciel. »

Evidemment, il y a la mort qui presse l’écrivain. Elle y pense souvent. Elle voit les écrivains s’effacer autour d’elle, les uns après les autres. Elle craint tellement de ne pas laisser de trace, de livre important. D’autant que cette femme libre est souvent considérée par la critique, et les hommes plus généralement, comme un être « bizarre ». Cette femme debout dérange. Et puis la publication de ses livres génère (comme toujours) des malentendus ; il arrive aussi qu’ils passent inaperçus ou qu’ils la déchirent pour les quelques blâmes qu’ils reçoivent ici et là. Sa prétention (elle est, selon elle, « la plus douée des romancières contemporaines ») n’a d’égale que son intransigeance vis-à-vis d’elle-même et c’est bien, au bout du compte, le désir de bâtir une œuvre qui parvient à faire taire sa dépression chronique, c’est l’écriture qui la tient en vie, tout autant qu’elle ouvre un peu plus une plaie ontologique : « Dès que je m’arrête de travailler, il me semble que je m’enfonce, que je m’enfonce. Et comme toujours, je suis persuadée que si je plonge encore plus avant, j’atteindrai la vérité. C’est la seule compensation : une sorte de noblesse, de solennité. Je veux m’obliger à regarder en face la certitude qu’il n’y a rien, rien pour aucun de nous. » Voilà la profession de foi d’une femme lucide, désespérée sans doute, d’un écrivain.

Tout s’accélère avec l’épreuve de la guerre. Les bombes ravagent Londres. Le ton se fait laconique. Virginia est ahurie de voir la beauté disparaître. Et peut-être ne sentirait-on pas réellement le suicide arriver si elle n’inscrivait un jour cette phrase (dont elle a oublié l’auteur) : « Que votre dernier regard soit pour tout ce qui est beau. » Cette phrase, on y songe tout le temps lorsqu’elle se promène les derniers mois de sa vie avec son mari, lorsqu’elle décrit les marais, les collines sous la neige. « Ne ferais-je pas mieux de regarder le soleil couchant plutôt que d’écrire ce journal ? » Le 30 décembre 1940, elle va au pont de Londres. Elle se penche au-dessus du fleuve, recouvert par la brume. De la fumée flotte au-dessus de maisons bombardées. Etrange tableau. On la sent au seuil de la mort et on sent qu’elle le sait. Elle est très calme pourtant. Et puis, le 9 mars, la voilà qui projette soudain de prendre un abonnement au musée, d’y aller tous les jours en bicyclette, de lire des livres d’histoire… C’est la dernière page du journal. Elle met fin à ses jours quelques jours plus tard. On pense soudain aux grands malades avant l’agonie : ils sont restés lucides quant à leur sort autant qu’ils ont pu ; puis, la mort vient les chercher, alors pendant quelques jours, quelques heures, ne pouvant affronter l’insupportable, on les entend s’inventer mille et un projets. Puis mourir. Comme prévu.