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sur 5

« Pour arriver à la perfection, il faut commencer par ne pas comprendre beaucoup de choses ». Cette phrase du prince Muichkine, conversation de salon sur fond de murmure formant un chœur avant d’être lancée sur la place publique, dit assez bien les choses. Il faut tuer « lentement et méthodiquement » toute faculté d’affirmation d’un moi étriqué. On peut ainsi avoir en horreur le monde moderne, être un mystique slave et un dramaturge tenté (et y réussissant fort bien) par l’expression comique, tout en jouant des variations sur le Mal afin de discerner où peut se loger le Bien. Le penseur orthodoxe Ivanov a saisi toutes les nuances de cette œuvre titanesque et actuelle. L’âme russe souffre de la violence des esprits malins. Ces tourments sont ceux d’un peuple, « le peuple », théophore (incarné par le Verbe), en quête d’un possible destin. Livre après livre le dialogue sera la matière première de l’action. Chacun des personnages recherche sa vérité en empruntant le chemin de l’offense. Le tragique étant renforcé par « un jeu d’ombre et de lumière » dans lequel Dostoïevski place ses créatures démoniaques. Or, la vérité de l’homme est transcendante, comme la musique. Et c’est dans cette musique qu’il résout ses contradictions. Le Mal est nécessaire, et puisque Dieu l’accueille, c’est qu’il est conforme aux lois de l’harmonie. Aussi, l’appel de Chatov, guéri de ses démons (cette « Légion » dont parle l’écrivain), à une « vie vivante », contre son temps, en révèle les enjeux. Seul l’impossible mérite d’être tenté, acte « de volonté et de foi » promu par une vision intuitive, sensible, au centre de laquelle se trouve la figure du Christ.

Si l’on entre dans l’œuvre de Dostoïevski comme dans une tempête, foudroyé par la folie qui entraîne ses personnages, on en ressort (c’est encore Ivanov qui parle) « affecté », avec la conscience renforcée de nos existences individuelles et séparées. Car ce chant qui anticipa « cette société organisée au plus point » (nous y sommes) continue à trouver une résonance particulière. C’est l’esprit de Dionysos perpétué, dégagé des principes étroitement humains, redécouvrant la joie par l’extase en une lumière aveuglante. Au début du XXe siècle, Ivanov se fit, en toute clarté, l’écho des paroles de son maître : « la connaissance se doit inéluctablement de proclamer en fin de compte l’universelle relativité de toutes les valeurs reconnues ».