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Il aura donc fallu une femme inouïe pour adhérer au monstre Céline, ce damné, ce haineux, ce « chien d’aveugle » (Morand) que l’on s’est mis à caresser bien tard et dont on ne se prive jamais assez, car les prétextes ne manquent pas, de taper du pied dans les côtes. Etre la femme ou le mari d’un génie ne s’apprend pas. Bien plus qu’une vocation de la rencontre, c’est un accord intemporel entre deux fonds, deux totalités ; un art immédiat et fracassant de la transmission existentielle. La transmission est le véritable enjeu de Céline secret. Et c’est à Véronique Robert, l’amie intime de Mme Lucette Destouches, que cette dernière a voulu transmettre son témoignage tant attendu : les pans entiers de sa propre vie et celle de Céline avec qui elle s’est confondue.

« J’avais vingt-trois ans, lui quarante et un à notre première rencontre (…) il ne parlait pas, il cherchait ma force. » Dès cet instant, c’est une longue navigation dans la tempête qui s’annonce. Le couple Destouches vit très vite dans la misère, rentre dans le cauchemar d’une guerre que tous les deux traversent les yeux grands ouverts. Plusieurs fois, Lucette s’improvise infirmière et suit Céline parti soigner sur le bord des routes ; puis le perd pour de nombreux mois lors de son emprisonnement au Danemark, leur exil. Le dernier acte d’une vie rythmée par la mort, la pression de leurs propres familles, la compagnie salvatrice des animaux (une tentative de Lucette pour « civiliser » un homme broyé dans les deux sens du terme), le bruit des casseroles que traîne le « collaborateur » Céline et surtout l’écriture, dans un état d’épuisement croissant, de la plus grande oeuvre romanesque du XXe siècle. Lucette avoue avoir, deux fois dans une vie dont la jeunesse fut socialement et géographiquement préparée à une telle rencontre, perdu sa naïveté. En trouvant Céline et en le perdant. Céline secret insiste sur deux points d’une importance extrême : d’une part, l’incompréhension totale, jusque dans les plus petits détails de la vie courante, dont l’écrivain fut victime. « Personne ne pouvait le saisir, c’était un esprit, il était comme l’eau » concède-t-elle. De l’autre, c’est une Lucette Destouches danseuse et profondément artiste qui se dévoile avec précision au fil des pages. Elle parle, décrypte et se déploie, par sa force et son don, dans l’existence comme seule une conscience aiguë du corps en mouvement peut le faire. Elle a, comme lui, le même oeil immédiat devant les êtres, le même goût pour l’alliage rare. « J’adorais mettre ensemble des choses qui n’avaient rien a faire les unes avec les autres, comme j’ai toujours fait aussi avec les gens, les animaux ; des brassages bariolés » est l’explication de toute sa démarche de danseuse et de femme. Il est certain que Mme Destouches, la seule femme de confiance de l’auteur du Voyage, fut choisie pour cette grâce de danseuse qu’elle incarnait, mais aussi -ces confessions l’attestent indirectement- la proximité dans la profondeur humaine dont Céline, anéanti et comme orphelin du genre terrestre qu’il rachètera en écrivant, ne fut plus capable de prouver. Cette grande affinité va au-delà des mots, au-delà de toute considération métaphysique sur le sens de l’existence, voilà la grande leçon de l’expérience qu’a faite Lucette. Et ce Céline secret, si bien guidé par les petits textes introductifs de Véronique Robert, pourrait bien être le seul testament d’une femme ayant renoncé à la vie tout en la transmettant comme peu d’êtres en sont capables.