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4
sur 5

Valère Novarina se joue de tout : du temps (matière même du théâtre), de l’espace, des « hommes », ce gros mot prononcé à tout va, et des comédiens, ses marionnettes. Mais il en joue avec truculence. Et sur un rythme soutenu : toute force agissant sur le lecteur ou sur le spectateur, mais aussi sur l’acteur chargé de dire son texte. Et rien que cela, quand tant d’autres s’imaginent « incarner » un rôle ou un personnage. C’est ce rythme, allié à l’énergie du langage, qui embrase sa dernière pièce -l’origine a ici un rapport avec le don ; celui du langage, celui de l’acteur subissant ce flot de mots à la charge explosive. De tout le cirque médiatique qu’il met en scène -« les Machines à dire voici » comme figures de présentateurs des journaux télévisés-, il a su tirer, en marge des conventions psychologisantes (autre attentat contre le théâtre vivant) et de l’émotion toute faite, un texte où l’échange reprend ses droits. Par l’offrande de la parole. C’est-à-dire à toute allure, en quatrième vitesse, de peur que le silence ne s’installe -le silence tue plus sûrement que n’importe quelle autre arme. Son souci du détail, son rapport singulier aux objets -des accessoires insolites- ont des effets insoupçonnables. On passe de l’étrange, où le rêve est appréhendé en toute logique, au concret sans sourciller. Cette tension va à l’encontre de toute novlang « communicante », par laquelle se passent les transactions usuelles, marchandes, soit, en clair, la neutralisation du langage. A lire ce chant à plusieurs voix, des certitudes volent en éclats : « le langage ne nous exprime pas… : il nous agit. » La fusion entre la langue parlée et la langue ancienne, qu’on se refuse aujourd’hui à entendre, opère. On change constamment de base. Et puisque tout -surtout le langage- nous échappe, que c’est dans les failles que toute forme prend sens, on est surpris soi-même de laisser échapper un grand rire à la lecture de ce théâtre incendiaire. L’Origine rouge : un vertige proche de l’hallucination, où tout vacille, et comme seule une poignée de dramaturges sait encore le propager… en plein cœur.