Il y a trois ans, Thomas Bronnec menait l’enquête dans les coulisses du Ministère des finances. Il revient avec Les initiés, excellent polar sur les liens troubles entre finance et haute administration.

La haute finance et les coulisses du pouvoir économique sont un décor en or pour un romancier. Les anglo-saxons l’ont compris ; de nombreux écrivains américains ou anglais se sont emparés dernièrement de la crise financière de 2008, de Justin Cartwright (L’Argent des autres) à Jonathan Dee (Les Privilèges), pour ne citer qu’eux. Bizarrement, les romanciers français sont moins réactifs, malgré quelques exceptions comme les captivants passages sur le trading et les fonds d’investissement dans Cendrillon d’Eric Reinhardt, en 2006. Le journaliste Thomas Bronnec, lui, était tout désigné pour se lancer : en 2011, il a publié avec son collègue Laurent Fargues Bercy, au cœur du pouvoir, une enquête continuée un an plus tard sous forme d’un docu télé, Une pieuvre nommée Bercy. Autant dire qu’il connaît l’univers feutré des technocrates et leurs relations ambiguës avec les financiers qu’ils sont chargés de surveiller. Tel est le point de départ des Initiés, polar publié dans la « Série Noire » : six ans après la crise de 2008, Bronnec imagine que le Crédit Parisien, l’une des grandes banques hexagonales, s’apprête à solliciter de nouveau l’aide de l’Etat. Mais la jeune ministre des Finances, la décoiffante Isabelle Colson, n’entend pas céder facilement. Un rapport de l’IGF prouverait en effet qu’en 2008 l’argent de l’Etat a servi à certaines opérations très lucratives. Hélas, l’une de ses deux jeunes auteurs s’est suicidée peu après, et on vient de trouver à Bercy le corps sans vie de la seconde… Un récit bien cousu, plein de portraits acérés, où Thomas Bronnec met à profit sa connaissance du sujet pour poser les questions de l’entre-soi des élites, des dysfonctionnements de l’administration et de la place du politique devant la finance. Rencontre.

Vous avez écrit voici trois ans une enquête sur le Ministère des finances. Avez-vous tout de suite eu l’idée d’en tirer un roman ?

Oui, l’immersion dans ce milieu m’a très rapidement donne l’idée d’en tirer une fiction, tout comme mes enquêtes journalistiques sur le retour des vétérans américains au Vietnam après la guerre m’avaient inspiré mon précédent roman, La fille du Hanh Hoa.

Aviez-vous en tête des exemples de fictions sur le pouvoir et la finance ?

Non : c’est le réel qui m’a inspiré. Tout ce que je décris de ce monde est issu de ma propre expérience.

Malgré les nécessités de la fiction, le roman reste-t-il réaliste ?

Oui, la description du milieu est réaliste, car très documentée. Les personnages et l’intrigue, en revanche, sont totalement fictionnels : il n’y a pas eu, à ma connaissance du moins, de rapport de l’IGF sur le plan de sauvetage des banques de 2008. Or ce rapport est ici à la base de l’intrigue.
Le roman montre la collusion entre hauts-fonctionnaires et banquiers, tous issus du même moule. Dénoncez-vous cet état de fait ?

J’ai constaté pendant mon enquête une très forte proximité entre Bercy et le milieu bancaire. C’est un fait. Cette proximité est transformée pour les besoins de l’intrigue. Mais je ne la dénonce pas, je la constate.

J’ai constaté pendant mon enquête une très forte proximité entre Bercy et le milieu bancaire. C’est un fait.

Cette proximité a fait que le plan de sauvetage des banques en 2008 a presque été préparé en collaboration, non ?
On ne peut pas dire que le plan a été formellement en collaboration par le prêteur et les receveurs : il a été préparé par des hauts fonctionnaires de Bercy, ou issus de Bercy et travaillant à l’Elysée ou Matignon. Qui, eux-mêmes, sont proches du milieu bancaire, et notamment de certaines personnalités de ce milieu, lesquelles ont pu « donner leur avis », selon leur propre expression. Avis considéré comme éclairé par ceux-là mêmes qui préparaient le plan…

On joue sur les mots…

C’est une petite nuance, certes, mais elle est importante car elle éclaire le fait que rien n’était illégal dans ce plan.

Dans le roman, certains hauts-fonctionnaires cèdent aux salaires du privé, dix fois plus élevés. Sauf à compter sur des agents vertueux comme des moines-soldats, l’argent empêche-t-il toute séparation entre public et privé ?

L’administration française est remplie de ces moines-soldats. Qui ne sont d’ailleurs pas à plaindre, car leurs salaires peuvent tout de même atteindre 8000, 10000, 15000 euros, voire davantage. Mais ils peuvent aussi décider de passer dans le privé pour gagner plus, pour diverses raisons : placardisation après un changement politique, pression du milieu social, besoin d’argent, etc. Il existe une commission de déontologie, chargée de se prononcer sur le passage des hauts-fonctionnaires dans le privé, pour éviter les conflits d’intérêt. Il y a eu quelques ratés, et son fonctionnement n’est pas toujours optimal. Mais elle existe.
La très hétérodoxe ministre des Finances du roman, Isabelle Colson, veut tout bousculer. Mais son administration fait bloc contre elle… Comment un ministre peut-il se faire respecter ?

Pour se faire respecter de l’administration, un ministre doit avoir un poids politique très fort, ne pas être rebuté par l’aspect technique de ce ministère, et ne pas avoir d’incompatibilité idéologique par rapport à la « ligne Bercy » : rigueur budgétaire, allergie à la dépense publique, adhésion à un libéralisme soft où les interventions de l’Etat sont réduites au minimum. Or, il manque à Isabelle Colson le troisième point, la « compatibilité idéologique ». Mais dans la réalité, ce n’est pas la compatibilité avec l’esprit Trésor qui a posé problème. Les ministres les plus faibles, ceux qui ont eu le plus de mal avec les technos de Bercy, sont surtout ceux qui manquaient de poids politique. L’homme politique réel qui se rapprocherait le plus d’Isabelle Colson serait peut-être Arnaud Montebourg. Mais, même s’il a mis en scène son clash avec le Trésor, il était en fait beaucoup moins éloigné de la ligne Bercy que mon personnage…

La “ligne Bercy” ? Rigueur budgétaire, allergie à la dépense publique, adhésion à un libéralisme soft où les interventions de l’Etat sont réduites au minimum.

Vous évoquez aussi dans le roman la déconnexion entre les financiers et l’opinion, les premiers se plaignant de l’image caricaturale de la finance chez la population…
Le « monde de la finance » estime que les rémunérations stratosphériques que certains de ses membres reçoivent sont méritées. C’est en effet difficile à concevoir pour l’opinion, surtout quand le pays est empêtré dans une crise qui produit toujours plus de chômeurs et de pauvreté. On peut facilement le comprendre.

Le monde de la finance estime que les rémunérations stratosphériques que certains de ses membres reçoivent sont méritées. C’est difficile à concevoir pour l’opinion.

Accepteriez-vous qu’on regarde votre roman comme un roman « de gauche » ? 
Pas du tout ! D’ailleurs, vous remarquerez que le gouvernement que je mets en scène est un gouvernement « de gauche », justement… C’est un roman sur ce qu’est la politique aujourd’hui, pas un roman politique au sens où il serait engagé et défendrait une vision de la société. Je fais des constats ; libre à chacun de se prononcer ensuite. Mais je ne juge pas mes personnages. Il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre : juste des personnages avec leur passé, leur psychologie, leur intimité, ce qui explique aussi leurs actions.

Vous êtes ministre des Finances. Une réplique de la crise coule une banque française. Vous la sauvez ?

Je ne suis pas ministre des Finances… Heureusement pour le pays !

 

« Les initiés », de Thomas Bronnec (Gallimard, 256 p., 15,50 €)

Crédit images : librairies Mollat

 

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