Chef-d’oeuvre du roman picaresque anglais, L’Expédition de Humphry Clinker de Tobias Smollett (1721-1771) n’avait été jusqu’alors édité que par Giono, en version écourtée, il y a un demi-siècle. Roman épistolaire dans la plus pure tradition du XVIIIe siècle, il se compose des lettres de cinq protagonistes : une équipée familiale en voyage à travers l’Angleterre et l’Ecosse, chacun écrivant à un correspondant régulier (dont nous ignorons les réponses) pour lui faire part de ses réflexions, ses impressions ou ses découvertes. Le procédé épistolaire n’engendre pas tant un art de la conversation qu’un contraste de subjectivités radicalement différentes sur la même trame événementielle. Un procédé d’éclatement des voix très moderne en somme, mais dont l’effet est principalement d’ordre comique, en contribuant à racer les caractères de manière burlesque.

Mr. Bramble, le chef de l’équipée, vieux gentleman farmer atteint de multiples maux dus à son âge, joue le rôle du vieux réac tendre et hargneux, confiant à son médecin son dégoût de l’évolution du monde, râlant contre le mélange des castes, la bourgeoisie arriviste, le délitement des mœurs, l’hypocrisie, la lâcheté et la vulgarité qui se répandent dans l’air vicié des villes. Mais en dépit de ses allergies chroniques, tant physiques qu’intellectuelles, il est animé d’un cœur généreux et affable, toujours prêt à se délester pour une veuve ou un orphelin, et finalement jamais dupe de ses propres humeurs. Sa soeur est une vieille fille acariâtre qui cherche désespérément à se caser tout en se rendant franchement insupportable à tous. Agacée par la libéralité de son frère, elle n’en a que pour son immonde cabot jusqu’à ce qu’on parvienne à la convaincre de s’en séparer, conséquemment à de multiples crises. Ce couple mûr a la charge d’un autre couple de frère et sœur, les neveux Melford : le frère, bon élève donquichotesque, ridicule dans l’application littérale de ses vertus, et sa sœur Lydia (dont il surveille farouchement l’honneur), pendant de l’oncle Bramble, jeune ingénue s’émerveillant naïvement de tout et troublée par les manœuvres pressantes de ses prétendants. Se joignent à la famille une servante idiote et presque analphabète ainsi que le fameux Humphry Clinker, un valet philosophe et débrouillard, volontaire, dévoué et majestueusement maladroit, qui finit par être adopté grâce à la mansuétude de l’oncle, après des présentations dans les pires fracas.

Ces lettres donnent lieu à d’excellentes satires, étonnamment actuelles, sur les gens du monde, de la politique ou des lettres. En ce qui concerne la cruauté subtile et délicieuse, le cirque mondain et le regard du moraliste, les Français (de Saint-Simon à Laclos) ont fait si bien que l’Anglais ne rivalise pas vraiment dans cette veine ; il ajoute en revanche une touche très british faite d’humour désopilant, de scènes absurdes et de confrontations cocasses. Malgré tout, on comprend que la précédente édition française ait été écourtée, certaines longueurs réfrénant la drolatique ingéniosité du livre.

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