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2
sur 5

On aimerait demander à Stephen Dixon s’il a pris du plaisir à écrire Parce que c’était elle. Au début oui, sans doute : trente, quarante pages où on glisse dans la pensée d’un homme qui rencontre une femme dans une soirée chez des amis. Il en tombe amoureux, du moins elle l’intrigue. Comment se procurer son numéro de téléphone ? Son adresse ? Ne va-t-il pas paraître trop ceci ou cela s’il demande ces renseignements à un tiers ? La narration est déjà plus que ténue, mais on continue de lire avec plaisir à cause de phrases enveloppantes, d’un rythme qu’on voudrait psalmodier, sans parler de la temporalité sans cesse brouillée, des fausses pistes ; on est impatient de comprendre où Dixon cherche à nous emmener.

Puis, petit à petit, on charge un peu la mule, on lui met la pression, car l’histoire n’avance pas ; de Dixon, on se dit qu’il construit un drôle de chemin mais que si tout s’éclaire d’un seul coup, si l’histoire prend tout son sens, alors on s’inclinera.

Et puis vient la rupture : cette si jolie femme est en fait en fauteuil roulant. Dès lors, tout est dit ou presque : on quitte les sentiers escarpés pour la bonne vieille autoroute de la démonstration. Que cherche-t-on à prouver ? Que, Grand Un, une relation amoureuse avec une personne handicapée n’est pas chose aisée et que, Grand Deux, être handicapé n’est pas facile non plus. Suivent, jusqu’à la fin du roman, l’histoire de leurs premiers rendez-vous. A chaque page, Dixon décrit presque cliniquement les difficultés rencontrées par cette femme pour qui le moindre déplacement nécessite toute une logistique ; avec, en contrepoint, le travail mental du narrateur qui doit se remettre en cause en se débarrassant de ses clichés pour ne plus penser qu’au noble sentiment amoureux.

Le thème, il est vrai, était beau et difficile. On ne peut qu’éprouver de la sympathie pour l’intention de l’auteur. Mais on ne parvient pas à rêver sur ce couple qu’il donne à voir :comment traduire une passion amoureuse en employant des mots comme « accouplement » ? Faut-il évoquer sans cesse les difficultés de l’handicapée à « faire caca ou pipi » ? On voudrait découvrir plus en profondeur cette femme dont il nous répète sans cesse qu’elle est à la fois jolie, brillante et sans doute l’une des plus intelligentes de sa génération, sans jamais nous en donner aucun exemple. On est réduit à croire Dixon sur parole ; le narrateur, lui, un peu gaffeur au début, assez drôle dans sa manière d’agir avec les femmes, perd également toute épaisseur au fil du roman. L’intention, sans doute, est de normaliser, de ne pas cacher les vexations quotidiennes et les obstacles physiques que les handicapés ont à surmonter. Cette douleur, c’est vrai, est terriblement concrète. Mais Dixon a écrit un roman terriblement froid, là la relation au handicap est toujours, précisément, brûlante.