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3
sur 5

Les premiers romans étrangers ne franchissent pas si souvent les frontières de la traduction : difficile de ne pas évoquer le mot au vu du titre de ce récit du berlinois Sherko Fatah, En zone frontalière, marqué au fer rouge par la tectonique des plaques frontalières. Au coeur du triangle formé par l’Iran, la Turquie et le Nord irakien, un père de famille marche et rampe de sillon en sillon, le sac à dos rempli de clopes ou d’ordinateurs portables commandés par des clients bien lotis. Le roman, dérouté en amont par une logique de flash-back, s’ouvre sèchement sur une scène d’enterrement. Un début aux allures de fin qui répond, 200 pages plus tard, à une vraie-fausse conclusion sous forme de nouveau départ. A croire que lorsqu’il est question de chemins de traverse, la marche ininterrompue et la narration en boucle ouverte sont les seuls motifs légitimes à tout « récit-frontière » qui se respecte. Sans entourloupe formalisante, Sherko Fatah réussit à nous faire perdre le nord et à oublier où et quand ce « walk-in-progress » a commencé. Libéré de toute boussole purement picaresque, le récit lâche la bride et flaire de nouvelles pistes sans s’encombrer d’explications fumeuses. Qu’est-ce qui a poussé cet homme du Sud irakien, cet anonyme baptisé « le passeur », à tourner contrebandier en pleine zone kurde, ravagée par la guerre et l’embargo ? Une carte, rien qu’une simple carte. Un plan sur papier froissé, fourgué sous le manteau par un soldat quittant le front après la fin de la guerre. Une véritable carte au trésor aux yeux du héros, père de famille et ex-commerçant « déjà adepte du marché noir », qui voit là le moyen idéal de se frayer un passage à travers les mines.

Un business à haut risque qui l’amène vite à peaufiner, au fil des expéditions, le tracé de sa première carte. A tel point que ce plan géographique, vécu et revécu au ras du sol, s’intériorise et tourne à la cartographie mentale. Grâce à un subtil travail de confrontation entre réalisme de terrain méticuleux et percées dans la perception et l’imaginaire du « passeur », Sherko Fatah pousse son personnage à faire de cette zone frontalière une sorte de carte en relief de son propre cerveau. Sans aller jusqu’à déréaliser à fond le paysage, par exemple pour en faire un terrain de jeu fantastique, Fatah cultive plutôt le fil du rasoir avec panache. Son « passeur » plonge à la fois le nez dans une exploration concrète et microscopique du sol et dans une introspection (à l’échelle panoramique cette fois) des sentiers appréhendés par son œil d’aigle. Les pages les plus denses du roman tiennent dans ce grand écart spatial, qui nous donne à lire le paysage au moment même où son principal arpenteur le mentalise à vif. A vif, car on reste ici à mille lieues d’un récit conceptuel. Le paysage nord-irakien, lieu de silence et de sang, se déploie comme un corps organique, une « terre affamée » et mouvante qui « s’ouvre sous les pieds » du passeur. Elle ira jusqu’à l’avaler dans ses entrailles, le temps d’une rencontre centrale. L’intrigue, bien ficelée autour d’une lecture au scalpel des traces, brèches et états de « transformation permanente » de la zone désertique, tient jusqu’au bout la cadence. Face aux soldats tuant le temps sans uniforme ou à l’administration froide et violente, les dialogues suintent la méfiance et la logique de surveillance. Fatah opère à travers eux une relecture chirurgicale de l’histoire de l’après-guerre irakienne, sans jamais s’y référer trop directement.

Plus de trois ans après sa parution en Allemagne, il plane évidemment sur cette lecture l’ombre d’une autre actualité tout aussi incertaine. Faut-il alors croire Beno, obscur officier en civil, qui déconseille au passeur de chercher un ordre et un sens à tout ce chaos territorial ? L’histoire, la guerre ont commencé selon lui bien avant que le passeur traverse sa première frontière. En zone frontalière, roman de la continuité, donc, passe enfin sur le grill les valeurs familiales et la question de la transmission. Fatah préserve toujours une bonne dose d’ambiguïté, sorte de clé de voûte de son propre style. Un écrivain n’est jamais pas le genre à apprécier les réponses préconçues… Quel tracé de vie est d’ailleurs vraiment prévisible ? Et comment son versant opposé (l’imprévisible) menace-t-il une existence pouvant basculer à chaque pas dans l’horreur de la torture ? Réponse indirecte dans ce premier roman plus que prometteur, que certains n’hésitent pas à placer dans la droite lignée de gros calibres allemands comme Handke.