PARTAGER
3
sur 5

Serge Joncour a du succès. Alors que son deuxième roman, Kenavo, recueille en ce moment même les compliments de la critique et qu’il s’est fait draguer par Flammarion où il publie désormais, c’est Folio qui reprend en poche son coup d’essai, Vu, paru en 1998 au Dilettante (fournisseur officiel de Raphaèl Sorin, éditeur chez Flammarion). Pour avoir lu l’un et l’autre livres avec une certaine gourmandise, on avoue garder un souvenir particulièrement vif du premier, dont Kenavo ne fait, en fin de compte, que confirmer la recette -efficace quoique peut-être pas inépuisable, mais c’est un autre problème. Vu, donc, c’est l’hilarante histoire d’une famille de campagnards à la limite de l’arriération (père au chômage, deux frères dégourdis et un troisième à moitié autiste, une grand-mère acariâtre et une maîtresse de maison qui s’échine à maintenir la barque à flot), extraordinairement habiles à provoquer des catastrophes, sans cesse et partout. Là où ils passent, l’herbe ne repousse pas. Lorsqu’un 747 s’est crashé dans leur champ, la télévision en a fait des témoins stars (on a même lancé le JT en direct depuis la ferme) ; d’autres fois, ce sera moins médiatique : on descend l’oncle de la ville en voulant fusiller le cochon, on négocie mal un virage et on envoie valdinguer un car de touristes allemands dans le fossé, on est embauché pour épandre de l’insecticide et on asphyxie la moitié du village… Pour finir, un journaliste les repère et s’emploie à les filmer en permanence, histoire d’être le premier sur le coup à la prochaine catastrophe.

On s’était tenu les côtes à la première lecture de ce bref roman où l’auteur ne tient pas cinq pages sans faire mourir quelqu’un : l’hilarité nous secoue avec une égale intensité à cette relecture, laquelle nous permet d’ailleurs de prendre toute la mesure de l’humour froid et de la créativité métaphorique et langagière de Serge Joncour. Tout, dans cette absurde petite chronique rurale qui joue avec adresse du phénomène « faits divers », est prétexte à anecdotes irrésistibles (les cataclysmes, cyclones, incendies et accidents s’enchaînent à un tel rythme que c’en devient presque poétique) et formules inventives parsemées d’argotismes délicieux. Aussi drôle que Kenavo mais aussi beaucoup plus frais, Vu reste un excellent premier roman, où les innocents trépassent en nombre. Attention tout de même à ne pas mourir de rire.