La machine judiciaire vue de l’intérieur, l’institution regardée du dessous, au quotidien, dans la façon dont elle fonctionne heure par heure : beau sujet de roman, surtout depuis que le grand déballage d’Outreau a passionné les foules. Avocat puis magistrat du parquet jusqu’en 2007, Samuel Corto (un pseudonyme) avait de quoi nourrir le journal de bord de son héros, Etienne Lanos, un ex-avocat reconverti en substitut du procureur dans une ville de province. Tranches de vie, portraits, anecdotes, récits humoristiques d’affaires ou de réunions, détails savoureux sur la marche journalière d’un tribunal et le déroulement d’une affaire : Parquet flottant n’a pas d’intrigue à proprement parler, et s’articule autour des états d’âmes du héros. On y lira quelques constats bien sentis sur la justice en France : sa féminisation et ses conséquences (« Depuis que la magistrature s’était majoritairement féminisée, la cause des femmes avait connu une plus-value retentissante. Pas celle des prévenus »), les liens incestueux permanents entre des fonctions qui devraient normalement rester séparées, l’état déplorable des prisons, l’esprit de corps obtus des magistrats et leur incapacité à se mettre en question, le culte des statistiques et le bidouillage des chiffres, les nouveautés comme le « plaider-coupable » et ce qu’ils détruisent dans les principes (« les avocats ne plaident plus : ils deviennent des conseils en stratégie de risque pénal ; les juges ne jugent plus : ils homologuent. Eux aussi ont renoncé à ce qui constituait le fondement de leur métier : l’individualisation de la peine »).

Dommage que ce roman si bien informé soit en même temps si mal fagoté. D’abord, on comprend mal pourquoi Samuel Corto s’est acharné à faire de son narrateur un être si détestable et cynique, au point qu’on peine à le supporter jusqu’au bout. Son mépris pour les personnages qui l’entourent est abyssal : les portraits sont des sarcasmes physiques agglomérés, la morgue est permanente, tout comme les généralités (« Chez les magistrats, tout était plat, le tronc comme la gueule, d’une platitude tragique qui faisait écho à un écrasement moral généralisé » : personne à sauver, nulle part). Obsédé sexuel, Etienne Lanos se masturbe dans les toilettes du tribunal sur les photographies d’adolescentes nues qu’il trouve dans ses dossiers, culbute ses collègues sur le siège de sa voiture, écrit des SMS coquins aux avocates pendant les audiences. Insolent, il se fiche ouvertement de ses supérieurs, benêts bourgeois qu’il tourne sans cesse en ridicule. Et pour que le tableau soit complet, il nous livre page 149 quelques considérations sur la défécation dont on saisit mal ce qu’elles sont censées révéler de sa personnalité.

Mais surtout, le principal défaut de ce roman tient dans son écriture, prétentieuse et maligne, jusqu’au galimatias. « Nous nous amusâmes ainsi éhontément dans l’ardente linéarité du cocktail des anecdotes professionnelles et du multifruit vitaminé » (page 32). L’ardente linéarité des cocktails ? Page 55, ce paragraphe difficilement compréhensible : « Je me disais en réalité, à l’avoir entendue soupirer à travers notre cloison mitoyenne, que, pour optimiser désormais l’efficacité de ma séduction, je devais impérativement m’efforcer de représenter dans son esprit (par mon image masculine d’une maturité intermédiaire) une aspiration déconstruite de l’homme-animal : une proximité professionnelle irréprochable, des intentions fortement paritaires et un pénis bienveillant. La tâche à accomplir était lourde, je le savais, mais le prix de ma transfiguration était celui à payer pour une vraie surprise sexuelle sans risque excessif de dépression ». Vous saisissez ? Nous, non. Page 86 : « Quand le président annonça que le tribunal se retirait pour délibérer, je sentis comme la manifestation téléologique d’une érection ». La manifestation téléologique ? Et quand Etienne Lanos décrit une crème brûlée, voici ce que ça donne (page 162) : « La carapace sombre s’ouvrait en crevasses vulvaires, multiples et inopportunes, rappelant certaines croûtes de fromages d’une signature eurosceptique » – comprenne qui pourra. A cela s’ajoute une utilisation souvent malheureuse des adverbes, que Samuel Corto déplace bizarrement dans la phrase : « Un an pratiquement après mon intronisation… » (page 20) ; « toutes sortes de gens dont l’évolution naturelle est de finir principalement par se ressembler » (page 22) ; « ses yeux ne regardaient personne vraiment » (page 25) ; « Hervé Rident, substitut ici depuis quatre ans, doyen donc de l’équipe des fidèles » (page 53) ; « les photographies prises par son oncle (l’auteur également des attouchements)… » (page 137), etc. Le sujet et l’ambition méritaient peut-être la relaxe, mais pour le style, ça mérite les assises.

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