Tous les romans de Russell Banks possèdent une constante : la gravité de la voix, entre indignation et colère. Dans American darling, c’est la fugitive Hannah Musgrave qui l’incarne. Ancienne activiste d’une organisation radicale considérée comme « terroriste » (Hannah et son acolyte projettent de faire sauter l’immeuble fédéral ou, « à défaut », le commissariat du 18e district de la ville de Boston), Hannah livre sa confession : pour l’essentiel, sa relation d’une existence en Afrique, avec ses inconforts, ses compromissions et ses horreurs. Réconciliée avec elle-même, nous dit-elle, après plusieurs années d’errance et de mutisme, Hannah Musgrave (alias Dawn Carrington, son nom clandestin) livre le récit d’une fuite qui la pousse aux limites d’elle-même et de la politique. American darling est un roman sur les illusions perdues d’une femme vouée à une réalité plus imposante que ses maigres certitudes : celle du continent africain.

S’il est une chose à laquelle l’écrivain américain a habitué ses lecteurs et ses pairs, c’est à la solide authenticité de ses personnages, leur étonnante capacité à se transformer à l’épreuve d’existences déphasées, en marge de sociétés qui au pire les rejettent, au mieux les ignorent. Ces personnages, souvent marqués par une perte, une faille, un drame, subliment ce qui leur reste de réel pour se retrouver de l’autre côté du miroir social, là où toute forme de contrôle est impossible. Que l’on pense par exemple à Wade, le héros brutal et désorienté d’Affliction, ou encore à la rage du pasteur abolitionniste John Brown, figure mythifiée dans Pourfendeur de nuages, l’un de ses très grands livres. Livrées au lecteur par le biais de confessions indirectes (le frère de Wade dans Affliction, le fils de John Brown dans Pourfendeur de nuages), ces histoires ont forgé la réputation d’un écrivain à la fois sombre et contestataire, moraliste et bourlingueur, soulevant livre après livre le voile sur les fractures insurmontables de l’homme moderne.

Il est certes rassurant de lire le livre d’un américain sur l’Afrique, continent largement oublié par la littérature occidentale. Russell Banks n’en est d’ailleurs pas à sa première fiction africaine : sa magnifique nouvelle L’Ange sur le toit (dans le recueil de nouvelles du même nom) tentait déjà de renverser quelques préjugés avec en toile de fond un Congo faussement menaçant. L’auteur maîtrise parfaitement l’histoire et la géographie du Libéria, où un siècle de géopolitique américaine a fait d’un territoire vierge d’exploitation et de conflits une zone de guerre et d’infamie, source d’instabilité pour toute l’Afrique de l’Ouest. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas. Quel que soit le vide que Banks ait cherché à combler, American darling ne réussit jamais à nous convaincre qu’Hannah Musgrave mérite d’être suivie jusqu’au fond des ténèbres. Avant sa fuite en Afrique (suite à un incident burlesque et peu crédible), elle mène une vie terne et sans passion. Son ambiguïté sexuelle, héritée des années de contestation, ne la rend ni intéressante ni crédible. Et quand elle nous confie que « donner naissance à un enfant, comme baiser », l’a « refaite », et que « n’importe quelle autre femme qui a vécu la même chose vous le dirait », on décroche. En tiraillant la personnalité d’Hannah vers des extrêmes que le lecteur distingue de plus en plus mal, Banks se refuse de fait à lui donner une identité. En dépit de quelques belles pages (l’arrivée d’Hannah dans sa résidence à Monrovia, hantée par les rats et les cafards ; une scène de baignade entre femmes dans un étang des Adirondacks), le cœur, en somme, n’y est pas. Si John Brown était, sous la plume de Banks, un terroriste magnifié en visionnaire, il n’y a rien de cette grandeur ni de cette authenticité chez Hannah Musgrave. Comme pour asséner la vérité d’un personnage éparpillé, le roman se perd vite en longueurs, en effets d’annonce inexaucées, en répétitions. Tout se passe comme si, enfermée dans une caricature d’elle-même, cette occidentale sans chair ni idéaux vivait une parodie du voyage en Afrique, aussi étouffante que son dégoût d’elle-même.

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