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On ne dira jamais assez le mal que Freud a pu faire à l’étude de nos infinis intérieurs via ses vulgarisateurs, à moins que ce ne soient ces vulgarisateurs et tous les psychologues de plateaux télé qui aient fait trop de mal à Freud ; on comprend en tous cas que Lacan ait préféré être abscons plutôt que récupéré. Si à ses débuts la psychanalyse, science inexacte encore tenue pour telle, a pu être utilisée par d’authentiques explorateurs des abîmes avec brio, non comme la grille de lecture réductrice et souvent grotesque qu’elle est devenue mais comme support parallèle lui-même prolongé, enfreint, complété et dépassé par le verbe, il semble aujourd’hui n’en rester que quelques schémas foireux et rebattus qui circonscrivent à pas grand chose la profondeur abyssale et risquée de la psyché humaine. A preuve ce livre de Richard Morgiève, véritable compilation de lieux communs freudiens mis en scène de la manière la plus caricaturale qui soit.

Gérard « surnommé Gégé » regarde son propre cinéma durant 140 pages, c’est-à-dire se livre à une sorte d’autopsychanalyse, visionnant toutes les perversités, frustrations et complexes non réalisés qui le taraudent. Un jour, en effet, « Gérard se réveille en sursaut c’est là que gît la maladie ENTRE SES CUISSES. (…) Tout est un antre pour ses envies qu’il ne vit pas ». Gégé refoule, et se défoule donc dans son baisodrome virtuel, hésitant entre différents synonymes : « Elle a ma bite dans la main mon pénis ma verge ? » Il comprend que son refoulement est dû à d’archaïques tabous : « Il se frottait s’astiquait et il a senti que ça montait ? Et en même temps que le ça était la culpabilité ? » Alors il baise d’abord sa coiffeuse, un vieux fantasme, redevient enfant et se tape la mère d’un copain ; une infirmière le dépucelle, son directeur d’internat le branle… La mise en page simule la descente de Gégé dans son « ça », les débuts de chapitres étant toujours plus bas sur la page alors que le lecteur lui, dévale des fadaises. Passés les premiers fantasmes, plutôt classiques, on attaque les désirs homosexuels refoulés, sadomasochistes, incestueux, pédophiles, partouzards, zoophiles, selon une mécanique atrocement lassante. En guise de ponctuation, il ne reste presque plus que le point d’interrogation, sans doute parce que l’introspection est un éternel questionnement.

Malgré les nombreuses éjaculations qui la ponctuent, cette plongée dans les gouffres psychiques n’est pas une partie de plaisir : c’est dur, la confrontation avec le « ça ». C’est sans doute la raison pour laquelle l’adjectif « triste » revient sans cesse sous la plume de l’auteur, pour définir aussi bien Gégé que sa cuisine ou son appartement. Tant et si bien qu’au bout d’un moment, « Gérard en a marre, marre ! [Nous aussi] Un jour il voudrait être libre, LIBRE ! » Gérard pousse donc encore plus avant sa recherche, assume son fantasme de régression intra-utérine, apprend avec bonheur la mort de son beau-père (« C’est LA MORT ENFIN MATERIALISEE de mon père ») et a du coup l’impression de retrouver sa mère, « pure et juste ». Bref, il résout son complexe d’Oedipe et, quelques pages plus loin, alléluia : « Il n’est pas triste ». On est content pour lui.