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sur 5

Monologue labyrinthique de plus de quatre cents pages, Clémence Picot, sixième roman de Régis Jauffret, nous fait suivre de l’intérieur l’activité cérébrale de plus en plus déréglée d’une narratrice qui évolue vers la démence violente. Le premier paragraphe donne le la : « Je m’appelle Clémence Picot. Je viens d’avoir trente ans. J’habite Boulevard Saint-Michel. Je travaille dans une clinique où je suis infirmière de nuit. Mes parents sont morts, je n’ai d’autre famille qu’un vieil oncle dans le Marais ». Avec une indifférence totale, Clémence Picot nous raconte la vacuité de son existence -enthousiasmante et monotone comme une chambre froide-, nous parle de son éducation par des parents imprégnés jusqu’aux os du culte de l’épargne, de la rigueur quotidienne (on les croirait sortis d’une utopie de Cabet), certains passages suscitant d’ailleurs moins le sourire ambigu que la révolte pure et simple. Clémence Picot a une voisine d’immeuble, Christine, célibataire et mère d’un fils de dix ans, Etienne. Projetant sur eux les idées macabres qui la hantent, en faisant les pièces maîtresses de l’univers fictif qu’elle se construit, elle va s’acharner, les persécuter insidieusement, les détruire en même temps qu’elle-même s’enfonce de plus en plus loin dans le dédale obscur de son psychisme malade.

L’essentiel du roman, dont l’action effective se résume à presque rien, consiste en la description des relations troubles, oppressantes, violentes entre Clémence (dont le point de vue nous est imposé), Christine (amie-ennemie jalousée et désirée) et Etienne (enfant sur lequel elle passe ses fantasmes de maternité manquée, et qu’elle n’a de cesse de vouloir s’approprier après avoir tenté de se persuader de sa nullité). L’imagination malade et incontrôlable de la narratrice engendre d’incessantes spéculations sur les issues possibles de ses actes ; elle échoue finalement à distinguer rêve et réalité, présent, futur et conditionnel. Jauffret nous perd dans ce brainstorming oppressant avec une telle virtuosité dans l’emploi des temps qu’il nous rend paranoïaque : est-on dans le vrai ou dans le faux ? Le changement de point de vue (Christine parle pendant quelques pages à la première personne) est-il bien un dédoublement de la personnalité de Clémence Picot ? Comment recevoir les conjectures successives qu’élabore ce cortex dévasté ?

Par-delà l’extrême violence du roman, le plus souvent fantasmée et donc d’autant plus terrifiante, Jauffret joue de façon magistrale et saisissante des ambiguïtés de la frontière entre rêve et réalité, de l’emprise de notre imagination sur notre perception de l’extérieur, de la construction de réels parallèles qui dégénère ici en chaos cérébral. On rencontre peut-être Norman Bates dans les profondeurs de cet univers mental : Régis Jauffret propose là un roman exceptionnel et une fascinante Clémence Psycho.