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La récidive était annoncée. Il y a deux ans, en promotion pour Sévère, son roman librement inspiré de l’affaire Stern, Régis Jauffret indiquait travailler sur une nouvelle affaire « unique dans l’histoire de l’humanité ». En 2008, Elisabeth Fritzl, une Autrichienne de 42 ans, déclare à la police avoir été séquestrée pendant 24 ans dans une cave et violée par son père, qui vivait à l’étage avec le reste de la famille. De cet inceste sont nés sept enfants : l’un décédé peu après la naissance, trois élevés sous terre, les autres adoptés à l’étage. Le père a été condamné à perpétuité. « Saisi » par l’affaire dès qu’il l’entend à la radio, l’écrivain décide de s’en emparer. Il applique le même principe que pour l’affaire Stern : une fiction qui flirte avec le réel plutôt qu’un récit, quitte à être de nouveau accusé par la famille de « préjudice moral ».

A la différence près que cette fois-ci, il a longuement suivi l’affaire, assistant au procès, visitant la cave et rencontrant les témoins, avocats, experts. Un tel pedigree fait évidemment craindre un accueil encore plus déchaîné que pour Sévère. Et ce malgré l’avertissement : « Ce livre n’est autre qu’un roman, fruit de la création de son auteur ». Il faudra donc évacuer ce souci de distinguer le vrai du faux, les faits du produit de l’imagination de l’écrivain. J-B. Pontalis l’a montré dans son dernier essai, Un jour, le crime : un procès n’a rien à voir avec la vérité. C’est un assemblage de discours et d’interprétations, une « mise en fiction ». Claustria en est une. Ce qui est en jeu ici, c’est la création d’une nouvelle mythologie, hybride du mythe de la Caverne et des régimes totalitaires, pour atteindre une expérience impensable : « une vie de cave », comme le répète la victime, à moitiérebaptisée Angelika Fritzl. Vingt-quatre ans sous terre à se faire battre et violer, à « mettre bas » et à élever des enfants dans le noir, à se souvenir puis à oublier la marche, le temps, la lumière, le dehors et, finalement, à se réinventer une langue et une vérité de l’existence qui rend la survie possible. On trouvera le genre éculé ? Alternant récit de son enquête et « microfictions » de la vie passée et future des principaux protagonistes, le texte n’est en rien un énième récit de fait-divers à la Capote ou à la Carrère, ni une fiction du réel comme celle de Morgan Sportès, ni même un très bon roman comme Room, d’Emma Donoghue inspiré de la même affaire.

Pour Jauffret, le choix du cas Fritzl ne relève ni du hasard, ni de l’opportunisme. Ce qu’il charrie comme questionnement sur la folie dans l’intimité, la vaste comédie des vivants et leur monstruosité, semblent si proches de l’univers littéraire de Régis Jauffret que Claustria passe à un autre niveau. Là où l’écrivain, sincère, à découvert, confronte ses questionnements, son imaginaire et ses peurs déjà présents dans son œuvre à un fait-divers effroyable. L’expression « asile de fous », reprise du titre de l’un de ses romans, revient à deux reprises. Enquêteur, Jauffret souligne de nombreuses zones d’ombres. Comment la mère a-t-elle pu ne pas savoir ? Les plans de la cave diffusés au procès étaient faux : les murs n’étaient pas insonorisés, on entendait tout de ce qui se passait. Fritzl a-t-il tenté de violer ses enfants nés de l’inceste ? Des questions ont été omises par la justice pour étouffer une vérité trop complexe. Moins convaincant en journaliste d’investigation, Jauffret accroche quand il revient sur son territoire : la dissection des rapports physiques et amoureux. Fritzl et « l’objet de son désir ». Lui, enfant maltraité par une mère martyrisée par les Nazis à Mauthausen ; puis, adulte, dictateur viril, se rêvant en dieu créateur d’une tribu soumise. Elle, brutalisée par ses parents, violée à 11 ans, fugueuse ratée et animal traqué par un père qui lui ôtera jusqu’à l’humanité. La famille comme un Etat totalitaire, on l’on peut « tout faire dans l’intimité ». Pour toucher au plus près d’une expérience où la morale apparaît comme « un luxe pour nantis », Jauffret, profondément marqué par l’affaire, nous plonge au cœur d’une noirceur totale, quasi insoutenable qui nous collera à la peau très longtemps. Et c’est parce que ce roman apparaît comme son cabinet de curiosités, un autoportrait de son oeuvre, que l’écrivain signe ici l’un de ses meilleurs textes.