De Rachel Cusk, l’Olivier a publié plusieurs romans ces dernières années : Egypt Farm puis Arlington Park sur la désillusion, Les Variations Bradshaw ou la construction et la mutation de l’identité au sein du couple. Mais outre-Atlantique, Rachel Cusk s’est aussi fait  une réputation avec un travail autobiographique pour le moins polémique, entamé avec une réflexion publiée en 2001 sur les affres de la maternité (A Life’s Work : On Becoming a Mother). Contrecoup : Sur le mariage et la séparation poursuit dans cette veine introspective, avec toujours la question centrale de la quête du moi, qui s’appuie ici sur l’expérience du divorce.

 

« Mon mari et moi nous sommes séparés il y a peu, et en quelques semaines, la vie que nous avions construite a été brisée ». Les choses sont dites d’emblée : Cusk explique par ailleurs qu’elle « en [est] venue à détester les histoires ». Ainsi, ce qu’on va lire s’annonce factuel ; il s’agit d’une quête de vérité, avec les difficultés que la démarche implique : « Nue, la vérité peut se révéler vulnérable, ingrate, scandaleuse. Trop couverte, elle devient mensongère ». La « Nouvelle Réalité » de Rachel Cusk, c’est la séparation et son cortège : régression, solitude, culpabilité, angoisse, chagrin. Rien n’est dit des motifs qui ont conduit le couple au point de rupture. L’ex-mari la trouve monstrueuse. Elle s’en veut. Surtout, elle doit se reconstruire sur une identité brisée. Le texte raconte son quotidien dans ce qu’il a de plus banal (« Le jour où mon mari a déménagé ses affaires de notre maison, je souffrais d’une rage de dents »), avec ses obligations : jouer son rôle de mère, s’occuper des deux filles, aller de l’avant, tenir sa place. Mais Cusk va plus loin. Elle interroge son image, sa fonction, ses convictions féministes, réfléchit au rôle de chacun au sein du couple, tente de concilier les facettes qui composent une féminité difficile, pour ne pas dire impossible à porter. Pour finalement renoncer : « Je ne suis donc pas une féministe. Je suis un travesti qui se déteste ».

 

Ces passages ne sont pas sans rappeler ses romans. Rachel Cusk est une observatrice aigue de la vie de famille, centrée autour d’un foyer inamovible, mise à mal par les ratés du couple, la maternité, qui contraignent à s’oublier, perdre ou du moins transformer une part supposée essentielle de son identité. Que la réflexion soit conduite dans le cadre d’un roman ou de sa propre existence ne change pas grand-chose, si ce n’est que le ton se fait extrêmement distant, froid, calculé. Narcissique, aussi.

 

Là où les choses changent, c’est quand le témoignage, le récit de soi, requièrent une mise en perspective. Manière de mettre plus de distance, d’intellectualiser la douleur, réelle ? Cusk choisit de lier son expérience à la tragédie grecque, à l’Antigone ou l’Œdipe Roi de Sophocle, à l’Orestie d’Eschyle, avec Clytemnestre en pendant inavouable, « sorte de dame de fer, un homme dans un corps de femme ». Eschyle d’ailleurs est cité en exergue : « La conscience et la douleur sont un. Il n’y a pas d’intelligence vraie sans souffrance ». Tout est dit, ou presque. L’alternance entre cette analyse des textes grecs et le regard sur le quotidien donne l’impression d’un recul extrême, l’analyse aseptisée masquant la violence, l’intime voilé. L’écriture de Cusk est tout sauf instinctive ou émotionnelle. En visite chez son psychanalyste, elle donne une clef : « Ce qu’il appelle cruauté, je l’appelle discipline de l’autocritique ». Cette discipline est sans doute nécessaire. Elle est étrangement rebutante, autant que fascinante. La part d’exhibitionnisme y est dérangeante, quand dans le même temps on ne peut que reconnaître un certain courage, une élégance presque, à se mettre à nu de la sorte.

 

N’en demeure pas moins que c’est la conclusion apportée à ce jeu de mémoire qui s’avère en définitive la plus intéressante. Alors que Cusk dit détester les histoires, elle écrit un dernier chapitre sous forme de nouvelle, soit la chute du couple lue de l’extérieur par une jeune fille au pair. C’est le meilleur moment du livre. Tout s’y déroule sans heurts, avec un naturel parfait. Cusk a eu besoin d’écrire ce texte sur le mariage et la séparation, en collant au plus près au réel ;  mais ses dernières pages le prouvent, si besoin était : c’est à la romancière qu’on doit l’œuvre la plus sensible.

 

Traduit de l’anglais par Céline Leroy