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Du catalogue d’esprits savants (ceux repus de leur bon savoir, mais tirant le plus fréquemment d’irrépressibles bâillements, sauf chez leurs confrères) que les éditeurs soumettent aux lecteurs n’émergent que quelques îlots. Un esprit aussi vif que celui de Pietro Citati entre dans cette catégorie. Tout en la dépassant. De très loin. Car son magistère, loin de toute prétention d’impressionner ses pairs (ce qui n’est pas gai pour ces derniers), est amusé et amusant, tout en restant des plus sérieux quant à l’analyse des textes. De fait, il pourrait être d’une influence non négligeable sur l’opinion, si celle-ci voulait bien prêter attention à l’histoire de ces textes fondateurs, et à leurs auteurs, nos contemporains. Car l’altitude atteinte par Pietro Citati (trois pages suffisent à le comprendre) tutoie les sommets, multipliant les escapades pleines de surprise. Nous survolons Homère, Platon, Plutarque, etc. Plutarque, dont nous comprenons qu’il « est plus subtil que Lévi-Strauss ». On ne saurait le contredire sur ce point -ni sur aucun autre du reste. Son érudition semble n’avoir aucune limite. Qu’il s’agisse des Confessions de saint Augustin, des Essais de Montaigne, des Lettres d’Héloïse à Abélard, d’un poème de Leopardi ou des Contes de Basile (pour ne pas évoquer son insatiable curiosité et sa divine compréhension des Grecs comme de l’Orient, de l’Islam comme de Mozart), son œil s’est exercé à pénétrer toute chose. Et là où n’importe quel plumitif sévèrement instruit aurait versé de l’insecticide sur ces textes, ajoutant un discours à un autre discours déjà rabâché, Pietro Citati ouvre sa sensibilité à chaque œuvre, se concentre sur tel détail de la biographie de l’auteur ou de son œuvre et lui rend légitimement son universalité. La palette des couleurs utilisées y semble infinie. La familiarité avec les œuvres, directe. Soit autant de chapitres comme autant de lettres adressées à un ami sur le ton de la confidence, d’une clarté d’expression frôlant l’insolence, et d’un charme que l’on ne retrouve plus que chez nos cousins transalpins (la douceur de la campagne toscane, où notre auteur loge, doit y être pour quelque chose). Cet essai devrait trouver une place de choix dans la bibliothèque de tout amateur. Pour l’amour de l’art. Pour la fête de l’esprit. Et tout au service du mythe : « Ce qui caractérise tout mythe, c’est l’infinie richesse des rapprochements qu’il permet (…). Rien n’est plus unitaire et plus cohérent que le mythe : celui qui pense mythiquement saisit un phénomène unique dans la réalité ; et il concentre autour de ce phénomène (…) une profusion de motifs. »