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Pour aguicher le lecteur, le bandeau proclame avec une certaine nostalgie : « Avec André Gide ». Il serait cependant vain de prendre cette pièce inédite du journal de Louÿs pour ce qu’elle n’est pas : le récit quotidien des faits et gestes de l’auteur de Corydon par l’un de ses multiples compagnons. Il y aura, cinquante ans plus tard, des Sclumberger pour ça.

Prenons donc ce journal pour ce qu’il est : une victoire pure et simple, après compétition, d’un tempérament, d’une littérature, sur l’autre. D’un côté: le temple et sa grande politique littéraire et scolaire à venir; de l’autre, Aphrodite, Concha, voire un soucis pour l’éducation féminine un peu trop poussé.

A 18 ans, Louÿs est un élève brillant mais dont l’écriture a déjà traversé plusieurs phases poétiques. Il vit avec son demi-frère à Paris; ce dernier pourvoira d’ailleurs aux aléas financiers d’une fin de carrière littéraire pressée par la solitude et la pauvreté. Ecrire, lire, sortir, sentir vibrer l’histoire littéraire forment un seul et unique tout. Les choix esthétiques ont une supériorité infinie sur tous les autres. Chacun est sommé de choisir son camps. Celui de Louÿs abrite les noms de Hugo (bien avant Max Gallo donc) et Wagner. Sa grande force est cependant d’échapper au corset stylistique et intellectuel de ces orientations ; l’auteur de La Femme et le pantin, page après page, n’a de cesse de réclamer la seule vie qui saura rassasier la sienne: « On n’a pas deux fois dix-huit ans. En ne jouissant pas de ma jeunesse, je regretterais plus tard une sotte bigoterie, une étroitesse d’esprit que mes cheveux blancs condamneraient. Et en outre, en en jouissant modérément, en détaillant mes plaisirs, en goûtant un à un tous les secrets de la vie à deux, je me réserve pour l’avenir bien des surprises, encore bien des bonheurs, que les bonheurs passés auront annoncés sans les rendre moins complets. »

Ecrire, posséder des femmes, se pencher minutieusement sur la progression de ses découvertes, tels sont les seuls souhaits du jeune Louÿs. Déjà se dessinent ses futures œuvres qui feront -à tort peut-être- le romancier sulfureux ou le farceur que l’on connaît. Malgré son attachement invincible à Wagner, quelque chose en lui existe de l’artiste au sens nietzschéen du terme ; il est porteur de vie, d’un trop plein de vie, ce qui l’éloignera –d’abord idéologiquement- de Gide.

Il n’est jamais inutile de se pencher sur tous ces « fragments » d’existence de la littérature. C’est à chaque fois le même nerf qui y vibre: on est jeune, la littérature est une chose sacrée, l’esprit se forme; mais ici, quelque chose en plus et de fondamentalement supérieur en sourd : la volonté de mener sa barque seul, obstinément.