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4
sur 5

A l’heure où sont rééditées ses œuvres complètes (Le livre de poche, collection « La pochothèque » ; moins élégant que le volume de la Pléiade mais aussi trois fois moins cher), cette excellente biographie d’Oscar Wilde, parue pour la première fois en 1967, permettra de constater que, pour tout ce qui touche à la société du paraître et de l’artifice généralisé, Glamorama aurait tout aussi bien pu être écrit cent dix ans plus tôt. « Plus tu es sublime, plus tu es lucide », ou quelque chose comme ça : si l’on accepte d’oublier une minute que le héros du film est ici un génie, on transposera sans peine les principes douteux dont le Victor Ward d’Ellis a fait la base de sa vision du monde à cet univers londonien raffiné, insouciant, excessif et frelaté que l’écrivain irlandais a tant illuminé. Pour qui n’aurait pas eu l’occasion ou le courage de se plonger dans l’épaisse biographie de Richard Ellman parue voici deux ans (Gallimard), cette réédition heureuse constitue le meilleur passeport pour le destin et le monde aveuglant de Wilde ; sans jamais s’encombrer des détails surabondants qui rendent souvent la lecture fastidieuse, Jullian, fort d’un savoir inépuisable sur la société victorienne et d’une culture artistique remarquable, s’attache bien davantage à situer Wilde dans son époque et sa place dans l’histoire de l’Art.

Connu pour ses entreprises biographiques (Robert de Montesquiou, Jean Lorrain, D’Annunzio) et ses nombreux romans et essais publiés entre 1947 (« Les Meubles équivoques », Grasset) et 1984 (« Les mauvais pauvres », Olivier Orban), l’auteur (disparu en 1975 à l’âge de 55 ans) donne avant tout un éclairage précieux et savant sur l’Esthétisme (« Ce mouvement qui a commencé par secouer le conformisme victorien est aussi à l’origine de l’Art Nouveau. Il est moins important que le romantisme parce qu’il compte moins de génies et qu’il reste limité à l’Angleterre, mais il offre tout autant de vies dramatiques ou pittoresques ») ; loin des recueils d’aphorismes et des chroniques domestiques auxquels se réduisent parfois les textes consacrés à Wilde, il évite tout aussi adroitement les habituels amoncellements de références, renvois et notes de bas de pages. Ces 400 pages étant au demeurant écrites dans un style délicieusement nuancé tel qu’on n’en rencontre plus guère aujourd’hui, l’ouvrage constitue sans doute ce que l’on a lu de meilleur et de plus lisible sur le sujet. Au nombre de ses enseignements, notons quelques mises en perspectives habiles et de passionnantes connexions littéraires et intellectuelles (« Comme tous les biographes de Wilde, je me suis livré au sport de rechercher dans son oeuvre les sources, les emprunts et les véritables pastiches. J’ai à mon tableau deux petites découvertes : Intentions procède en droite ligne des Dialogues esthétiques de Paul Bourget et d’autre part Dorian Gray doit beaucoup à Jean Lorrain ; il me semble aussi que l’influence considérable de Gustave Moreau à jusque-là été négligée »). On regrettera simplement que cette excellente réédition n’ait pas été l’occasion d’une petite restructuration – augmenter le nombre des subdivisions en aurait sans doute facilité la consultation.