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Sept mois de gymnastique intellectuelle matinale entre 1798 et 1799 ont produit Le Brouillon général. Pourquoi en présenter aujourd’hui, de manière inédite, la traduction intégrale ? Le titre semble l’avouer : c’est un brouillon, une tentative, et pas une œuvre aboutie. « Ce qui me traverse l’esprit est consigné dans le Brouillon général », dit Novalis (253) -mais qui s’y intéresse, à part les chercheurs et les historiens ? On assiste dans ce livre sans début ni fin à des traversées, opérées à toute allure, entre des champs aussi divers que la médecine, la minéralogie, la métaphysique et la musique, le tout en vrac, sans ordre. Même accompagné d’un glossaire conséquent et de notes sérieuses, un brouillon ne signifie jamais grand-chose pour celui qui ne l’a pas écrit, qui n’en saisit ni les raccourcis, ni les liaisons cachées. Le grand penseur du romantisme allemand ne nous donne pas la clé de ses pensées, puisque ce n’est pas à nous qu’il parle, et notre plaisir sera d’emblée déçu : au départ, ces mots nous restent incompréhensibles, étrangers, et nous savons bien que nous manquons l’affaire véritable, qui est peut-être pourtant sous nos yeux. Plaisir de voyeur, en somme.

Alors pourquoi rendre définitif et public ce qui appartient à l’intimité furtive d’une pensée ? Parce que cet écrit est dirigé par un projet : écrire une « encyclopédistique », encyclopédie d’un genre particulier. Novalis s’intéresse, après Descartes, aux projets de Lulle d’une mathesis universalis qui permette de retrouver l’univers entier par une combinaison méthodique d’éléments simples. Contrairement à la tradition cartésienne, pourtant, il ne pense pas cette combinaison selon l’ordre linéaire de la déduction. Il suit plutôt les rêves de combinatoires et de réseaux forgés par Leibniz, et il tente un système dont chaque partie puisse être le point de départ et la perspective initiale de l’ensemble. Aussi simple ou hermétique que paraîtra la pensée d’où l’on voudra partir, elle pourra dévoiler sa richesse en se frottant aux pensées qui l’entourent. Ainsi, la théorie musicale de Novalis sur les voyelles et les consonnes nous éclaire sur ses conceptions du rythme en médecine, ou sur le sens de sa philosophie, et vice-versa : « Ne pourrait-on pas expliquer toute formation plastique, depuis le cristal jusqu’à l’homme, de manière acoustique, par un mouvement retenu ? » (376). Comprendre, c’est pour Novalis savoir faire réfléchir analogiquement une pensée. Par exemple, comprendre que « Beauté et éthique sont, dans le monde des esprits, presque identiques à la lumière et la chaleur » (782). Chaque aphorisme est écrit comme un point où se rencontre une infinité de lignes. Pour comprendre ce joyau, il faut voir comment il éclaire de ses feux les autres aphorismes, faisceaux de nouveaux éclairages. Notre lecture devient alors une « Fantaisie musicale » ininterrompue.

Novalis ne veut pas ici pénétrer directement les arcanes spirituels de la nature. Il ne cherche pas, dans une veine post-kantienne à dévoiler le principe commun à toutes choses, l’amour, profusionnel parce que contradictoire, départ de la différence de tous les couples (sujet/objet, esprit/nature, action/ passion…) : même si « l’amour est le but final de l’histoire du monde -l’un de l’univers » (50), Novalis s’attache à la dispersion infinie du réel. Il avait failli commencer son projet par un index. La version française du Brouillon s’en charge, heureusement. L’index constitue l’extrême abrégé des thèmes entrecroisés, ainsi que le moyen d’en découvrir la richesse virtuelle par des allers-retours incessants. Il n’est pas une annexe au livre, mais il en est la méthode : grâce à lui, dans des chemins buissonniers toujours nouveaux, la richesse de chaque objet s’explicite, indéfiniment. Cette foi romantique en la plénitude de l’inachevé explique que la profusion est seulement esquissée par la parole. L’œuvre reste ouverte à chaque lecture originale qui la parcourt. Novalis respecte absolument notre liberté de lecteur, il produit « des textes à partir desquels penser ». Il nous introduit ainsi dans son monde, « monde du savant » où « l’on doit aussi aimer et choisir pour pouvoir exister et jouir de soi » (716).