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sur 5

On attend avec d’autant plus d’impatience le nouveau roman de Nicolas Rey (Mémoire courte, qui essuie les plâtres des éditions Au Diable Vauvert) que les Treize minutes inaugurales de sa carrière d’écrivain déçoivent. On a beau apprécier Nicolas Rey dans son autre costume (celui du critique branché du Figaro Magazine), il est difficile de trouver un réel intérêt à ce petit texte vite écrit et pour lequel il semble avoir suivi à la lettre le mode d’emploi du premier roman français fin de siècle. De là, sans doute, cette impression de l’avoir déjà lu trente ou quarante fois, à quelques virgules près, ou avec des protagonistes aux noms différents. Le narrateur s’appelle Simon, ne travaille pas et occupe un appartement avec ses amis Alban, Théo et Marion ; le début de ses aventures, dans une soirée étudiante bourgeoise (où il parvient quand même à « lécher goulûment le petit orifice » d’une fille à papa ivre morte), ressemble à une séquence de Quatre garçons plein d’avenir en plus trash. Poursuivons malgré tout. Il trouve chez son ami libraire (car Simon a des lettres) la carte d’identité égarée d’une merveilleuse adolescente dont il tombe amoureux sur-le-champ et dont il découvrira quelques jours plus tard qu’elle est dans le coma (suite à un accident survenu à la sortie du commissariat où, suprême ironie du sort, elle était allée déclarer la perte du document.) S’ensuit une idylle compliquée au terme de laquelle il parvient néanmoins, profitant d’un assoupissement, à « savourer ses petites fesses blanches et enfoncer sa langue à l’intérieur » (amusante obsession).

Ce petit roman reprend ainsi à son compte une thématique usée par des années d’utilisation collective, sans parvenir à lui redonner un souffle : on a déjà écrit des dizaines de fois l’histoire de ce jeune homme actuel qui noie sa fatigue de l’existence dans un cynisme désabusé et qui, entouré de ses fidèles, coupable de quelques lâchetés et incapable de sortir du gouffre par la voie sentimentale, se laisse sombrer en spectateur un rien pervers de son propre destin. On a souvent mis fin à sa déroute par une pirouette policière pratique et par un crime complaisamment décrit. On l’a souvent mis face à un jeune dynamique bien inséré dans le système (ici, Antoine) pour essayer de savoir lequel des deux a raison. Nicolas Rey écrit peut-être bien, mais ça ne change rien à l’affaire : les années 80-90 sont terminées et il est peut-être temps d’aller chercher ses influences ailleurs que chez Bret Easton Ellis. Le chapitre se referme doucement, l’heure est sans doute venue de tourner quelques pages, d’insuffler quelque chose de neuf dans le roman français, en faisant valser à la fois les cercueils académiques des auteurs installés et la vacuité existentielle des premiers romans comme Treize minutes. En faisant preuve par exemple, soyons fous, d’un peu d’imagination.