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On sait peu de choses en France sur la vie et l’oeuvre de Nicolas Gómez Davila, dont ce Réactionnaire authentique est, après Les Horreurs de la démocratie, le deuxième livre traduit. Seuls quelques renseignements biographiques permettent de situer vaguement le personnage : né à Bogotá, en Colombie, en 1913, dans une famille aisée (son père est banquier et possède un commerce de tapis florissant) ; arrivée en France à l’âge de 6 ans ; malade, il ne fréquente pas l’école et reçoit l’enseignement de précepteurs qui lui donnent le goût de la philosophie et des langues anciennes ; il repart en Colombie au début des années 1930 et y demeurera jusqu’à sa mort, en 1994. La bibliothèque de sa maison, au 11 de la rue Carrera, passe pour l’une des plus belles de la région. Quant à ses œuvres, elles ne se signalent ni par l’originalité de leurs titres (en version originale : Notas, Textos, Escolios), ni par leur démesure : l’essentiel tient dans une poignée de recueils d’aphorismes intitulés Scolies, Nouvelles scolies ou Autres scolies. « Scolie (nom féminin) : remarque grammaticale, critique ou historique faite dans l’antiquité sur un texte ». Là est toute l’originalité de la méthode choisie par Nicolas Gómez Davila : plutôt que d’écrire le texte qui décrirait sa pensée, le laisser à l’état « implicite » (c’est le mot qu’il emploie lui-même) et ne l’approcher qu’à travers de brefs commentaires dont l’accumulation permettrait de le saisir en creux. Il y en a 826 dans ce petit volume, écrits sans souci apparent de classement thématique ; la lecture complète ne prend guère plus d’une heure ou deux, mais semble pouvoir donner à méditer pour des semaines entières. C’est par la répétition et le retour circulaire à deux ou trois idées fondamentales que l’on cerne peu à peu le corps de la pensée de Gómez Davila : moins une doctrine qu’une position à l’égard du monde et de l’époque, moins un corps de principes qu’un  » certain regard  » sur les choses ; s’il y a une philosophie chez lui, c’est dans l’opposition aux idéologies dominantes qu’elle se laisse voir, pour ainsi dire négativement.

On peut tout de même y repérer quelques idées forces, à commencer par un aristocratisme absolu, un dégoût définitif pour l’égalitarisme démocratique, un catholicisme assumé et un profond ancrage dans l’idée de droit naturel et de hiérarchie des choses humaines ; le tout est offert en grand style dans des phrases d’une élégance proche de la perfection, qu’on pourrait lire pour la seule beauté de la langue. Le thème de la hiérarchie est omniprésent : « Ni l’infériorité n’est honteuse, ni la supériorité coupable », écrit Gómez Davila ; « Nier qu’il y a une hiérarchie entre les choses n’est jamais une conviction, mais une excuse ou un prétexte ». Aucune occasion n’est manquée de railler le grégarisme de l’idéologie démocratique (« Avoir raison, selon le démocrate, signifie hurler avec les loups ») et de pointer la dangereuse absurdité du révolutionnarisme (« Le révolutionnaire ne découvre « l’esprit authentique de la révolution » que devant le tribunal révolutionnaire qui le condamne »). Mais au-delà du propos proprement politique, Le Réactionnaire authentique fourmille aussi de fulgurances époustouflantes sur l’art (« Toute œuvre d’art répond à une question qui ne la précède pas »), sur la littérature (« Savoir lire est la dernière chose qu’on apprend ») et, surtout, sur une époque qu’il regarde avec une ironie critique absolument jubilatoire. Tout y passe : la destruction du langage (« Quand une langue se corrompt, ses locuteurs s’imaginent qu’elle rajeunit »), l’idéologie de la tolérance sympa (« Tolérer ne doit pas consister à oublier que ce que l’on tolère ne mérite que de la tolérance »), la pauvreté de l’alternative proposée (« Le capitalisme est la face vulgaire de l’âme moderne, le socialisme sa face assommante »). Ce qui étonne, c’est la facilité avec laquelle on trouve dans l’actualité immédiate une brassée d’exemples qui illustrent chaque scolie à la perfection, comme si elles avaient été conçues tout exprès pour la France de 2005 : des ravages de l’autofiction en littérature à la dictature de l’audimat et à l’abrutissement généralisé propagé par la culture audiovisuelle, rien qui ne puisse être vu à travers le texte de l’écrivain colombien (cette phrase qu’on aimerait envoyer à Florian Zeller : « Seul un talent littéraire médiocre est rentable à court terme »). Ici et là, une surprenante pointe d’humour froid émerge de la splendeur polie des aphorismes : « Dans la société qui s’esquisse, même la collaboration enthousiaste du sodomite et de la lesbienne ne nous sauvera pas de l’ennui ».

Au-delà des apparences, c’est malgré tout une pensée moins saisissable qu’il n’y paraît que révèlent ces pages : beaucoup crieront haro sur le réac et penseront s’en tirer avec un haussement d’épaules et un ricanement entendus, mais la pensée politique de Gómez Davila, absolument pas de gauche mais pas « simplement » à droite pour autant, s’avère en définitive extrêmement subtile, plus proche de la position des « anarchistes de droite » que des réactionnaires au sens classiques (Burke, de Maistre, Bonald, pour ne citer que ceux-là), plus littéraire, en fin de compte, que véritablement politique, plus radicale et intransigeante que pragmatique ou pratique. La tyrannie soft de la démocratie libérale moderne (politiquement correct, hyper-tolérance et bonheur imposé à tous les étages) trouve en tous cas en lui un contempteur parfait : nous croyons être libres et autonomes, nous sommes simplement suffisamment divertis pour oublier que nous sommes dominés. « La liberté à laquelle aspire l’homme moderne n’est pas celle de l’homme libre, mais celle de l’esclave un jour de fête ». Réactionnaire, Nicolas Gómez Davila ? Oui, mais sans la connotation caricaturale que prend aujourd’hui le mot : réactionnaire car non progressiste, réactionnaire car résolument hors de ce monde, porté à le haïr mais pas à le combattre. « Le pur réactionnaire n’est pas un nostalgique qui rêve de passés abolis, mais le traqueur des ombres sacrées sur les collines éternelles ».