PARTAGER
4
sur 5

Ce sont des ouvrages tels que Country -historique non conventionnel de la musique homonyme dans lequel « ni le sein gauche, ni le sein droit de Dolly Parton [n’ont] beaucoup de poids »- ou encore Dino, biographie de Dean Martin, qui ont fait connaître l’Italo-américain Nick Tosches. Trinités, son deuxième roman, confirme ses précédentes incursions thématiques dans les sphères de la criminalité. A partir d’une trame dramatique somme toute classique, Tosches pénètre, dans le détail, les rouages des sociétés secrètes qui s’enrichissent sur le compte d’un des marchés les plus florissants de la planète, celui de l’héroïne.
Les sources de l’intrigue sont à New York, ville de toutes les minorités, où les clans ethniques se disputent les meilleures places dans la hiérarchie du deal. Soucieux de maintenir le contrôle du clan sicilien sur le trafic d’héroïne, le vieux Giuseppe di Pietro dépêche son neveu Johnny, chapeauté par Louie, l’ami de toujours, pour négocier avec « le monstre à trois têtes » chinois qui lui dispute son rang. Pour Johnny, l’affaire tourne rapidement au parcours initiatique : il rencontre Billy Sing, acolyte d’un chef de triade, qui l’initie à la version asiatique de l’art du crime. Avec l’aide de ses pairs, il en vient à orchestrer des opérations meurtrières d’une ingéniosité rare, et finit par prendre conscience que lui, l’Americano-rital deuxième génération, a le pouvoir de se découper une bonne part dans le stock d’héroïne mondiale.

Avec Trinités, Tosches réalise un travail colossal, une analyse panoramique du microcosme des gros trafiquants selon une logique « micro-macro » qui nous mène des rues de New York aux négociations internationales passant par l’Italie, le Myanmar et la Thaïlande. Chaque élément clé de l’intrigue est soumis à une mise en lumière, grâce à une somme de connaissances très précises. La fabrication de l’héroïne, le commerce de l’opium, le blanchiment d’argent, les liens entre politique et marchés officieux et même les armes bactériologiques sont disséqués avec une sorte de délectation froide. Ces thèmes participent au développement de récits parallèles, qui, tels de vigoureux affluents, finissent par augmenter de leur richesse dynamique la puissance de l’intrigue principale. Le savoir de Tosches n’entache en rien la vivacité de son récit. Ses personnages s’expriment régulièrement dans le texte ; la narration est émaillée de phrases en italien, en chinois, de mots thaïlandais ou fujianais. On n’est pas toujours sûr de comprendre le détail, mais on se régale de la vivacité narrative d’un tel procédé. Et des fantaisies telles que les insultes suan bà bà (« vieux brouteurs de tiges », en fujianais) ou diu nei loumou (« nique ta mère » en chinois) qui fleurissent les échanges interethniques.

Bien sûr, la lecture de Trinités rappelle les histoires de sociétés secrètes, fictives ou réelles. Par-delà le savoir toschisien, c’est avec une ambiance connue que l’on renoue, celle d’un monde devenu mythologique, jonché de cadavres et de phrases assassines. Et quand Johnny se découvre manipulateur hors pair des ficelles économiques, on n’est pas surpris de penser à Tony Montana quand il braillait : You know what capitalism is ? Gettin’ fucked !