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Tout nous disposait au départ à ne pas parler du dernier roman de Michèle Gazier, chef du service littéraire de l’hebdo TV Télérama, n’eussent été, peut-être, les antécédents de la collection « Fiction & Cie » qui l’accueille aujourd’hui, bien que nul ne soit à l’abri d’un faux pas éditorial. Il n’en reste pas moins que, par les effets conjugués de la négligence et du mauvais goût des jurés sans doute, elle était, à l’heure où sont écrites ces lignes, l’un des lauréats éventuels d’un prix prestigieux dont les foules crédules restent massivement persuadées qu’il distingue avec sûreté l’un des meilleurs romans de l’année. Il fallait agir. Et, pour cela, lire Le Merle bleu (attention, titre).

L’histoire est celle d’un couple d’octogénaires bourgeois qui a passé une bonne partie de sa vie à étudier les rouges-gorges. L’auteur résume d’ailleurs l’authenticité de cette passion écologique dans une phrase d’une merveilleuse simplicité : « Il était devenu ornithologue parce qu’il aimait la nature ». D’ailleurs, « il faut savoir écouter les oiseaux » (sic). Il est certain qu’avec un style de ce niveau, Michèle Gazier n’a pas à craindre le reproche de la sophistication ; mais revenons-en aux vieux. Eux qui n’ont jamais généré de descendance ni entretenu de relations avec leurs neveux, recueillent un adorable jeune homme au teint mat, Alain Rachet, lequel, tout à la fois chauffeur, secrétaire, confident et ami, illuminera leurs derniers jours : « Il n’est jamais trop tard pour découvrir la vie et les émotions qu’elle réserve » (attention, sens). Suivent cent cinquante pages de bonheur gérontophile traversées de traits de génie stylistiques (« Il grignotait des biscuits aux amandes » ; « Il obtenait toujours d’excellentes notes en commentaire de textes français » ; « Il avait toujours été sensible à la beauté des mains ») où l’auteur dévoile toute son immaturité d’écrivain : les effets d’une gratuité consternante le disputent à des paragraphes d’une naïveté qui touche à l’infantile, le ridicule n’étant jamais plus intense que dans ses foudroyants aphorismes dont on n’ose imaginer le pénible accouchement – « Oui, le soleil se venge, tout comme se venge le passé ». Quoi qu’il en soit, c’est avec la mort de Monsieur René, l’ornithologue, que l’histoire s’infléchit soudain (attention, maîtrise de la narration) : on découvre qu’Alain s’appelle Ali, est algérien, n’a jamais été ce qu’il prétendait être (un romancier sans le sou exilé à la campagne pour noircir quelques feuilles) et que, avec la confiance aveugle de ses hôtes, il s’est parfois servi de leur carte bleue ; la presse s’empare de l’affaire et en tire quelques conclusions nationalistes tandis que la veuve, qui jamais n’a été plus joyeuse qu’avec le sans-papiers, sombre dans le mutisme dépressif et se retrouve casée par ses neveux furieux dans une maison de retraite.

« La haine de l’étranger immigré reste la même, seule change l’identité de l’immigré » (attention, phrase-choc). S’il était à peu près impossible à l’auteur de ne pas pondre un désolant pensum sur un sujet pareil, la vigueur avec laquelle elle s’emploie à exprimer, par-delà le grotesque constant dans lequel sombrent toutes celles de ses phrases qui comptent plus de trois mots (« A défaut de lire des livres, j’ai appris à lire des gens » – attention, style), son humanisme tendre et cette extraordinaire bonne conscience citoyenne de professeur d’éducation civique suscite presque la pitié. « C’était un beau sujet, pourtant, le merle bleu ! » Comme le monde est vil, comme les gens sont méchants, constate Michèle Gazier. Et comme l’on peut s’en foutre, de sa révolte. Dans le même genre, Francis Cabrel, lui, a l’honnêteté de ne pas se piquer de littérature.