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En France, la critique est libre. Elle bénéficie même de privilèges exorbitants : les grandes colonnes des journaux sont déroulées à ses pieds -quand on ne lui réserve pas tout bonnement des cahiers spéciaux. Ce qui lui permet de dire tout ce qui lui passe par la tête, et surtout n’importe quoi. Nul ne songe à remédier à cela. Aussi, lorsqu’un de ses représentants manifeste, avec tempérament (tour à tour rage et drôlerie animent cet essai), ses goûts et ses dégoûts, la confusion s’installe dans l’esprit de ses pairs, et des auteurs eux-mêmes : où veut-il en venir ? ; pourquoi ce garçon nous cherche-t-il des noises -sous-entendu, on était bien peinard à fabriquer nos petits livres ou commentaires sans intérêt sans qu’on vienne nous le rappeler de cette façon.

La Confusion des lettres est, non sans à-propos, le titre de l’ouvrage de Michel Crépu. L’effort est salutaire. L’état des lieux pas très reluisant. Le dispositif clair : luttons contre l’ennui, cette peste qui ravage tout. Tel un bretteur ayant envie d’en découdre avec le reste des troupes, il plaide la cause du Beau, but exclusif du goût. « Une forme réelle, une forme métaphore, ne symbolisant rien d’autre qu’elle-même et par là créatrice, singulière, mille fois plus importante que des millions d’articles intelligents ». Dans cette perspective, la seule tenable, il ne faudrait retenir de la longue liste qu’on nous présente chaque semaine, au plus, autant de noms que nous comptons de doigts sur les deux mains ; et encore devrions-nous nous amputer de la plupart d’entre eux pour arriver à un chiffre juste. La bonne fée Génie ne se penche que sur quelques berceaux. Et nul n’a jamais pu changer quoi que ce soit à cette injustice.

La lecture (mieux, la relecture) des Anciens a donc son importance : contre l’oubli, pour une confrontation réelle avec le présent, afin de dresser des perspectives transhistoriales, et éviter de tomber dans le piège « de la sociologie érigée en principe d’interprétation esthétique ». Interroger cette tradition sans s’abandonner au seul passé, voilà l’affaire. Les ennemis sont cernés. Une phrase d’Henry James s’impose ici : « Il pressentait que la passion de l’égalité serait ruineuse pour l’art, élitiste et hiérarchique par essence ». La démocratie cul-cul-lettrée s’étrangle encore à lire une phrase fondée.

Autant dire que Michel Crépu renoue avec l’esprit sanguin, le goût du risque, qui, à voir nos contemporains s’exposer un peu partout, manque cruellement à nos lettres. Nous sommes effectivement assez loin de la tisane servie par la plupart de ses pairs. Tel est Michel Crépu, donnant une jolie leçon de profondeur -« être profond en restant à la surface, voilà le grand art »- à ses confrères et aux critiques de tous bords. La Confusion des lettres s’avérant une nouvelle silhouette du scandale pour des temps (les nôtres) endormis. « Lis de près » écrivait Marc Aurèle, cité en exergue. Quitte à être seul contre tous.