Petit sommet du roman comique, genre négligé peut-être, mais jamais mort aux Etats-Unis et que Michael Chabon représente avec constance (voir sa récente introduction à la Méga-anthologie d’histoires effroyables de McSweeney’s, critique dans Chronicart #51), Le Club des policiers yiddish appartient à la catégorie des strudels littéraires, un peu informes à l’extérieur mais épicé et presque capiteux lorsqu’on y goûte. Sucrerie juive en somme que ce roman plus ambitieux qu’il n’y paraît à première vue, qui s’assume et se déploie en versant à la fois dans la farce et le tragique. Célèbre depuis ses Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay, publié en France en 2003 et pour lequel il a obtenu le prix Pulitzer, Michael Chabon opère dans cet espace qui semble autant chercher à retrouver une époque révolue (on pense à Isaac Bashevis Singer) tout en démontrant la vigueur d’une littérature qui a produit Mark Twain aussi bien qu’Henry James, et T. C. Boyle que Don De Lillo.

Drôle et sombre à la fois, Le Club des policiers yiddish est donc un polar doublé d’une uchronie. En ce sens, il réussit là où Philip Roth avait échoué il y a quelques années, avec l’ambitieux kouglof du Complot contre l’Amérique (Chronicart #26) – délire paranoïaque un peu brouillon qui mettait en scène une Amérique tentée par l’expérience des pogroms. Comme pour toute uchronie (le livre a été récompensé du prix Hugo, réservé à la science fiction, en 2008), Chabon part ici du précepte que l’Histoire – celle des Juifs en l’occurrence – a fourché quelque part au vingtième siècle : délogés du Moyen-Orient, deux millions d’entre eux coulent désormais des jours heureux en Alaska, dans ce « district de Sitka » qui doit être prochainement « rétrocédé » aux Etats-Unis d’Amérique. Dans cette Sion glaciale où l’on parle yiddish (lexique en fin d’ouvrage pour les Gentils incultes) sévit l’inspecteur Meyer Landsman, loser magnifique délaissé par sa femme et assisté par son bras droit Berko Shemets, un « géant » mi-Juif mi-Indien, « Minotaure » pour qui « le monde des Juifs est un labyrinthe ». Chargés d’enquêter sur le meurtre d’un joueur d’échec héroïnomane tué au beau milieu d’une partie, les deux inspecteurs partent se frotter au fin fond du district à des forces qui les dépassent, « chapeaux noirs verbovers » en tête, sur un territoire qui n’est évidemment pas sans rappeler Israël et où chacun, ou presque, doute de l’avenir.

Pour décrire ces Juifs qui cohabitent dans l’amour, la méfiance, le respect et le dégoût mutuels, Chabon use et abuse de la métaphore, jusqu’à l’indigestion parfois. Le Club des policiers yiddish fourmille de descriptions cocasses d’un concentré d’humanité déplacée en terre hostile où l’on croise ici un « loubavitch » au visage « aussi pâle qu’une page de commentaire », là un rabbin qui ressemble à «une montagne informe, un dessert géant dévasté, une maison de B.D. aux fenêtres condamnées et à l’évier qui fuit » qu’un enfant « a dû modeler » en réunissant « la pâte de ses bras et de ses jambes à celle de son corps » avant de « coller sa tête par-dessus » . Si la traduction réussie d’Isabelle D. Philippe a par moment du mal à suivre, c’est que le français se prête difficilement à tel magma d’images empilées. Excès volontaire et conscient cependant, de la part de ce romancier doué et facétieux qui aime en rajouter comme tous les grands comiques juifs, comme si le rire était aussi infini que les voies de Dieu.

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