Fondée par Dave Eggers en 1998, McSweeney’s n’est pas seulement une revue, c’est un système : outre un recueil trimestriel consacrée à la nouvelle, c’est aussi une maison d’édition, un site web, un mensuel critique (The Believer) et une revue DVD de courts métrages (Wholphin). A l’origine, l’objectif était simple, fringant, presque naïf : publier des histoires qui ne trouvaient pas preneur ailleurs. C’est donc peu dire que les textes de l’anthologie proposée aujourd’hui par Gallimard, huit ans après la création de la franchise, ne représentent qu’une infime portion de la galaxie McSweeney’s. Mais ils révèlent tout de même le dynamisme d’un genre traditionnellement mal aimé (la nouvelle) et d’un support (la revue) dans un paysage littéraire en perpétuelle révolution. « Les Etats-Unis ont davantage de revues littéraires que n’importe quel autre pays, explique Dave Eggers, et je ne sais vraiment pas pourquoi ». Si sa ligne éditoriale très souple agace ses détracteurs, McSweeney’s est devenue un lieu d’accueil pour la fiction expérimentale et les essais « non reportage », si tant est qu’ils fassent preuve « d’humour littéraire ». Le tout paraît dans un espace « simplifié », une revue débarrassée de tout « élément décoratif » pour que le texte retrouve toute sa place. Voilà pour le manifeste.

Plus que tout autre revue aux Etats-Unis, McSweeney’s est un collectif, vibrant et bizarrement insaisissable -une impression qui se retrouve dans le choix des auteurs de l’anthologie française. On y retrouve des grands noms de la fiction américaine : William T. Vollmann, qui offre avec Trois méditations sur la mort une vision hallucinée des catacombes de Paris ; George Saunders et son regard chirurgical sur la violence ordinaire ; David Foster Wallace, qui visite avec sa mère les friches de l’absurde, et l’hilarant Rick Moody qui retrace dans Le Double zéro la trajectoire pathétique d’un homme ruiné par le pillage en règle du Middle West. Dans la lignée du journalisme gonzo, plusieurs récits proposent en outre un regard décalé sur un pays en mutation constante, vu par les yeux de personnages aux ego surdimensionnés qui continuent à façonner l’imaginaire collectif du territoire. Au royaume de Unabomber, par exemple, donne l’intégrale de la correspondance entre l’auteur, Gary Greenberg, et l’extrémiste luddite Ted Kaczinski. De La Folie Banvard, amusante biographie d’un peintre oublié, auteur d’une « fresque du Mississipi » de plusieurs kilomètres de long, à La République de Marfa, chronique d’une semaine peu ordinaire dans une petite ville du désert du Texas, toutes ces histoires illustrent le magnétisme et la diversité de ton d’une revue devenue, en moins de dix ans, un symbole autant qu’une tribune.

Reste que Gallimard a fait le choix de ne confier la traduction qu’à deux personnes, une par volume. C’est une erreur. La nouvelle, rappelons-le, est le champ de la forme par excellence, un exercice de style et de vélocité textuelle ; les traductions de Pierre Charras et Jean Pavans, uniformes, nivellent le recueil et, au final, le plombent. McSweeney’s étant un collectif, on aurait plutôt vu ici un travail à plusieurs voix, permettant d’approcher l’effet enivrant produit par la lecture des textes originaux. La sélection des textes est par ailleurs contestable : bâclée, La Fille à la frange, conventionnelle historiette de Zadie Smith ; obscur, le texte de Jim Stallard, surtout pour ceux qui ne sont pas familiers des décisions de la Cour Suprême ou des règles du basket-ball. L’objectif, malgré tout, est rempli : illustrer le tour de force d’un « programme » qui défend, avec obstination, la courte chose et écrite et la beauté de « l’objet revue ».

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