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2
sur 5

Il y a forcément un remède au mal-être. Sombrer dans l’alcoolisme, pour autant qu’on en accepte les effets secondaires ; se résoudre à rentrer dans le moule social, du moment que devenir stupide n’effraie pas. Le narrateur de ce premier roman original, en bon candidat à la faiblesse, s’engagera sur les deux voies, en quête d’un Graal existentiel déjà atteint par nombre de ses contemporains : laisser couler sa vie au gré des chemins qu’on trace généreusement pour lui, sans se poser de questions. Car là est bien le problème d’Antoine, jeune multidiplômé sans le sou d’ascendance birmano-bretonne : il est intelligent, et « l’intelligence rend malheureux, solitaire, pauvre, quand le déguisement de l’intelligence offre une immortalité de papier journal et l’admiration de ceux qui croient en ce qu’ils lisent ». Après avoir échoué dans sa tentative de déchéance éthylique au cours de pages du plus haut comique, il se résout donc à une auto-crétinisation d’envergure : il balance ses livres, achète une télévision, met des Nike et mange des hamburgers, se maintenant tant bien que mal un équilibre psychologique à l’aide de pilules antidépressives. « Je veux être avec les autres, pas les comprendre, mais être comme eux, parmi eux, partager les mêmes choses… » Pour couronner l’entreprise, enfin, il se fait embaucher dans une société de courtage où, moyennant un heureux coup du destin, il fait fortune : voilà notre ex-héros sceptique transformé en parfait yuppie urbain décérébré, petite bille inconsciente du grand flipper libéral.

Petit pamphlet lancé à la tronche d’une civilisation en plein abrutissement télévisuel et idéologique, ce premier roman vaut avant tout pour ses exceptionnelles qualités de plume : regorgeant de créations métaphoriques irrésistibles, parsemé de traits d’esprit révélateurs d’une imagination turbulente et des facilités avec lesquelles son propriétaire lui donne forme, Comment je suis devenu stupide fait mouche. On pourra en revanche trouver comme un air de déjà-vu dans son versant critique, casser du sucre sur la première chaîne et sur les idoles marchandes n’étant pas forcément un geste d’un anticonformisme éclatant ; à trop lire Télérama, Martin Page a embarqué avec lui les stéréotypes lourdingues qui font les faiblesses de son roman. Et si l’insertion malicieuse d’un volume de la correspondance de Flaubert dans les rouages de la chute d’Antoine lui permet enfin de sortir de l’enfer spectaculaire, c’est pour le lancer tout droit dans les bras d’une pro-situationniste tête-à-claques avec laquelle il ira refaire le monde en se moquant pas mal du regard oblique des gens honnêtes. A une première partie irrésistible succède ainsi un collier de clichetons nineties qu’un œil un peu sévère jugerait à la fois excessivement banals et sans doute involontairement prétentieux ; Martin Page ne réussit là qu’un demi-livre. On le soupçonne toutefois d’avoir plus d’une corde à son arc : qu’il tire le genre de flèches avec lesquelles débutait son roman, et le carton sera assuré.