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Février 1945. Dans l’Italie que les troupes alliées commencent à libérer, les fascistes accentuent les arrestations et les représailles. Partisan de la première heure, Luciano Bolis détient de très nombreuses informations sur les responsables et sur l’organisation de la résistance de la région de Gênes. Il est arrêté puis emmené, après un premier interrogatoire assorti des premiers coups, à la caserne des Brigades noires. Il y subira, durant plusieurs semaines, le froid et le manque de sommeil, des privations de nourriture et d’eau, des jours et des nuits de tortures. A celui seul qui avait vécu ces souffrances appartenait le devoir de les rapporter et le droit de les décrire. Ce qu’il fit quelques mois après, pendant sa convalescence, rédigeant en une semaine ce témoignage pour « fixer des faits que le temps pourrait disputer à la mémoire » et pour que tous « sachent quelle somme de valeurs, sous forme de sang, de terreurs et d’attentes, a coûtée [la] Libération, et ce qui se trouve derrière le nom de Partisan ».

Le livre dépasse cette ambition : au-delà des faits, au-delà de la description des sévices, rejoignant en cela son compatriote Primo Levi qui, au centre de la machine d’annihilation et de destruction des camps, cherchait encore à comprendre ce qui pouvait conduire l’homme aussi loin dans la férocité, Luciano Bolis confronte le lecteur à l’expérience de la torture, à la manière, stade par stade, dont la conscience évolue au fur et à mesure de la destruction du corps. Au point que les tortionnaires deviennent figures secondaires. Le vrai combat se livre entre le corps d’un homme qui aspire à la cessation de la douleur et l’esprit d’un homme qui porte en lui une admirable humanité, qui le fait se sentir, loin d’un Dieu auquel il ne croit pas, loin d’une famille qu’il pense ne plus jamais revoir, lié à l’ensemble de la communauté humaine.

Avec une absolue vérité, sans effets de style, Luciano Bolis rapporte tous les doutes, toutes les tentations, toutes les raisons qui s’insinuent en lui pour briser le refus de parler et de livrer ses camarades, jusqu’à la décision qu’il prend, au moment où il pressent qu’il ne résistera pas aux nouvelles tortures qu’on lui annonce, de se donner la mort. Il n’y parviendra pas, malgré les blessures qu’à l’aide d’une lame de rasoir il s’inflige aux veines des poignets, au cou et à la trachée-artère.
Ce livre admirable ne donne pas de réponses. « Personne ne peut garantir a priori la résistance de son physique au-delà des limites qui lui sont accordées par sa constitution, même si sa volonté aspire à ne pas admettre de limites à l’exercice de son empire sur lui-même. » Mais sa lecture peut constituer l’un de ces nombreux grains de sable qui, placés dans l’âme d’un homme, la rendent un jour implacablement juste.