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L’ambition de Lorenzo Da Ponte, entreprenant l’écriture de ses mémoires à l’âge de 81 ans, n’est pas de faire œuvre littéraire mais, plus humblement, de « procurer quelques heures de distraction à [ses] lecteurs ». Volonté de distraire, désir de légèreté qui évoque naturellement d’autres Mémoires autrement célèbres, celles de son rival et ami Casanova. Bien sûr, le rythme de la phrase, l’ampleur de l’entreprise, la force du témoignage ne sont pas ceux de son illustre compatriote. Mais lire Da Ponte, c’est aussi découvrir dans l’humilité permanente de son récit, parfois brillant mais jamais docte, une éthique de l’écriture libertine. Et pourtant, quelle vie ! Né à Ceneda (en Vénétie) en 1749, Emanuele Conegliano, fils de cordonnier juif, reçut son nom, sa religion et sa formation de l’évêque Da Ponte, et devint lui-même abbé. Il ne gardera pas longtemps l’habit sacerdotal : engagé comme précepteur à Venise, le futur librettiste dut fuir la ville non pour avoir, selon une légende tenace, « mangé du jambon un vendredi », mais plutôt par suite d’un scandale libertin impliquant l’épouse d’un notable vénitien. Après Venise, c’est Vienne qui bénéficiera de son talent d’improvisation poétique, pratique fort répandue mais pour laquelle sa renommée est vive. A Vienne, sous la protection de l’empereur Joseph II, la rencontre avec Mozart bien sûr, Salieri ou Martini aussi, marque la période la plus créatrice de sa vie. Il a 42 ans quand son protecteur meurt et Da Ponte, victime d’un scandale de plus, doit fuir. Ce sera Trieste, Dux chez Casanova, puis Londres où il accumulera les échecs au King Theater. Après un retour infructueux dans son pays, c’est un vieil homme de 56 ans, criblé de dettes, qui s’embarque pour les Etats-Unis. Nous sommes en 1805 et une seconde vie aux côtés de Nancy Grahl (qui lui donnera cinq enfants) commence. Toujours poursuivi par ses créanciers, cet intellectuel devient épicier, distillateur de cognac frelaté, libraire, professeur d’italien enfin, sans oublier, comme au passage, de faire jouer la première représentation américaine de Don Giovanni, à New York en 1825. Enfin, à l’âge de 80 ans (!), l’université de Columbia lui proposera une chaire, créée pour lui, de littérature italienne. Chaire qu’il occupera jusqu’à sa mort, neuf ans plus tard. Infatigable pédagogue, traducteur de Dante, passeur de cultures entre deux mondes eux-mêmes en pleine turbulence, Da Ponte avouera alors près de deux mille élèves.

Doit-on préciser que la lecture des mémoires relatant une telle vie, couvrant deux demi-siècles et deux continents, courant toujours le risque de l’improvisation, procure bien, comme le souhaitait son auteur, « quelques heures de distraction » ? Et pourtant, lirait-on aujourd’hui Da Ponte s’il n’avait été le librettiste de Mozart, l’auteur des Noces de Figaro, de Don Giovanni, et de Cosi fan tutte ? Sans doute pas, même si ses aventures avec Mozart n’occupent qu’une trentaine de pages parmi l’ensemble de ses mémoires. Jean Starobinski, préfaçant la nouvelle traduction des trois livrets historiques par Michel Orcel, nous invite à « lire Da Ponte pour lui-même. » C’est en effet pour Da Ponte lui-même qu’il faut lire ses passionnants Mémoires ; manière de chercher pourquoi, parmi les centaines de librettistes de l’histoire de l’opéra, seul son nom est resté célèbre ; manière de reconnaître que si la géniale association Mozart – Da Ponte assura au second une postérité en tant qu’auteur de trois livrets, la vie de celui-ci, brillante improvisation de quatre-vingt-neuf ans, méritait sans doute plus qu’une note en bas de page.