Dans cet essai de type universitaire, Lionel Ruffel tente de théoriser une tendance de la littérature contemporaine qu’il nomme « littérature du dénouement ». Le concept de « dénouement » tient à l’obsession de la fin, cette fin se révélant moins une clôture qu’une possibilité de nouvelles ouvertures, moins une interruption qu’une phase de transmutation : fin-dénouement, comme au bout d’une tragédie, lorsqu’une problématique donnée se résout sans pour autant abolir la possibilité d’histoires. S’inspirant en premier lieu des personnages crépusculaires d’Antoine Volodine et de leur perpétuelle rumination de l’échec, la fin dont parle Ruffel est, bien sûr, celle des idéologies marxistes, ainsi que celles qui lui furent concomitantes : fin de l’Histoire, fin de l’Art, etc. Car la post-modernité, explique Ruffel, engendre deux attitudes : celle de la tabula rasa d’un long mouvement historique et celle dont il démontre ici l’aspect efficient, qui vise à ne pas renier l’héritage des avant-gardes et des idéologies mais de le solder tout en recomposant notre monde détruit. Cette littérature du dénouement, représentée par des écrivains de tendance ou de formation marxiste et qui prend naissance dans les vingt dernières années du siècle (autour de la chute de l’empire soviétique), tente d’assumer cette mission d’envergure. Ainsi ces écrivains se vouent-ils à recomposer des mondes (Volodine, Guyotat, Rolin), voire des langues (Valère Novarina), ce qui leur vaut d’être qualifiés de « maximalistes ». Maximalistes qui pourront eux-mêmes être rapprochés d’une tendance « minimaliste » aux ambitions communes, représentée par Echenoz, Toussaint, Chevillard ou Quignard ; dans tous les cas, le dénouement fait appel à une démesure dont la dynamique doit enrayer la mesure de la fin pure et simple.

Outre l’intérêt de leurs projets littéraires, ces auteurs ont le mérite de maintenir une visée radicale, « maximale » à la littérature, ainsi qu’un rapport intrinsèque au politique. Ruffel démontre ainsi comment ils perpétuent le mot d’ordre internationaliste en refusant à la fois la littérature provinciale et la littérature « mondialisée » : ainsi Volodine désire-t-il « écrire en français une littérature étrangère » tandis que Novarina attente à la langue, tout comme Guyotat qui confronte le français à l’arabe. A la lecture de ces pages, on ne peut s’empêcher de penser que les perdants de l’Histoire font beaucoup gagner à la littérature, et de faire un parallèle avec la fin de siècle précédente, où ce n’étaient pas les vaincus de la modernité mais bien ceux de l’anti-modernité qui proposaient les meilleures alternatives esthétiques (Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans, Barbey d’Aurevilly, Bloy). Sans doute l’essai de Lionel Ruffel, lui-même très ambitieux et confronté à la difficulté de discerner des mouvances dans la très récente production littéraire, souffre-t-il de quelques approximations ou réductions ; il n’en propose pas moins des intuitions très convaincantes, des lignes de partage judicieuses, des perspectives courageuses. En dépit de l’aridité du format universitaire et de la brièveté du texte au regard de l’ampleur de son propos, le style précis de Ruffel, les liens qu’il tisse et les références qu’il choisit rendront son essai très profitable à n’importe quel lecteur qui s’intéresse aux enjeux de la littérature contemporaine et, d’une certaine manière, au rapport pragmatique qu’elle entretient avec le monde actuel.

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