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Bloy le fauve, le terrible, l’écumant, le fanatique, commence à sortir du purgatoire dans lequel l’a tenu un siècle de rationalisme. Sans doute la mesure, la raison, la nuance et le compromis de celui-ci finissent-ils à la fin par nous dégoûter. La Part commune, petit éditeur rennais, réédite les deux romans majeurs du « mendiant ingrat », romans parallèles, romans en miroir, publiés à dix ans d’écart : Le Désespéré (1887) et La Femme pauvre (1897). Le premier met en scène le personnage de Caïn Marchenoir, double de l’auteur qui synthétise l’union sacrée des « belluaires » : Bloy, Huysmans et Villiers de l’Isle-Adam, mystiques, pauvres et nobles qui vitupèrent les « porchers » du naturalisme et des cénacles de la littérature d’alors. Caïn, poète empli de foi et de détestation de l’époque, se retire au monastère de la Grande Chartreuse pour y goûter la hauteur et la sérénité érémitiques ; il revient ensuite à Paris et dépeint avec férocité sa vie littéraire et les mœurs fétides du Bourgeois. Il recueille et convertit une ex-prostituée, Véronique, laquelle se métamorphose en mystique absolue. Mais le malheur et la misère s’acharnent sur lui jusqu’à la mort. Dans La Femme pauvre, Marchenoir réapparaît mais, cette fois, ne représente plus que Bloy seul. Le violent prophète trouve son pendant dans la pureté féminine outragée par une famille d’ivrognes immondes et calculateurs, sauvée du cloaque par un peintre : Clotilde, qui, après la mort de son bienfaiteur, épouse Léopold, un enlumineur qui devient aveugle. La pauvreté les rattrape, leur bébé meurt, leurs voisins les torturent, une autre avalanche de désastres, de souffrances et de fatalités s’abat sur Clotilde et sur ceux qui l’entourent : les personnages de Bloy sont toujours voués au martyre, broyés par l’existence, humiliés et déchirés jusqu’à l’inconcevable.

Ces deux romans peuvent être considérés comme un diptyque relativement autobiographique : Véronique et Clotilde s’inspirent de deux femmes qui partagèrent la vie de Léon Bloy. Roman à clés, le premier attaque Maupassant, Catulle Mendès et Daudet ; le deuxième s’en prend à Huysmans (renié entre-temps) et incarne son ami Villiers, mort depuis. Caractérisé par une débauche d’horreurs et de déréliction diaboliques (parricide, inceste, viol, folie) d’une part, par une vocation à la souffrance salvatrice et élective des héros d’autre part, l’univers de Bloy est celui d’un Moyen Age ressuscité en plein siècle du « progrès », où les principaux leviers de l’intrigue sont la prière, les prémonitions oniriques, la prophétie, le miracle ou la malédiction. Bloy, « promulgateur d’Absolu » est le champion de la louange hyperbolique (« inestimable joyau que le poids en diamant des nébuleuses ne pourrait payer ») comme de la verve pamphlétaire, servie par un vocabulaire volcanique et une syntaxe d’éboulis éblouissants. Bien sûr, ce vomisseur de tièdes hait tellement la demi-mesure qu’il ignore parfaitement la nuance, jusqu’à devenir donquichottesque et caricatural. Mais c’est finalement l’esthétique d’une cathédrale gothique qu’il élabore, entre grotesque et magnificence, en s’élançant parfois vers des théories métaphysiques tellement osées et profondes qu’elles touchent au sublime. Il est certain que ce chrétien possédé se vautre dans la Colère et l’Orgueil, la mauvaise foi et l’aigreur ; mais c’est pour nous corriger d’écueils tellement plus répandus que ses excès délirants restent finalement salvateurs. Comment ne pas reconnaître la place essentielle que tient Bloy dans notre histoire littéraire à la lecture de ces deux rééditions ? Héritier de Maistre, de Baudelaire et de Barbey d’Aurevilly, préfigurant les plus grands du vingtième, de Céline (pour le style) à Bernanos (pour l’ambiance), il a aussi inspiré Kafka, Berdiaeff, Calaferte ou, plus récemment, Dantec. Le Désespéré et La Femme pauvre représentent bien plus qu’une curiosité littéraire : elles sont une monstruosité éclatante et féconde qui n’a pas fini de produire le séisme et la grâce.