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Le livre se découvre avec d’autant plus d’impatience qu' »il est rare, comme l’écrit Laurence Santantonios, que l’on fasse incursion dans les méandres de [la] relation complexe et passionnée » qu’entretiennent auteurs et éditeurs. L’impatience devient excitation face aux promesses des premières pages qui nous informent que nous sommes « loin des discours habituels… » et que nous allons lire « des témoignages différents du discours officiel ». Mais l’excitation se colore rapidement de méfiance : les éditeurs, continue en effet l’auteur, « mettent en avant -les témoignages qui suivent le prouvent- la curiosité, l’amour de l’art, le travail individuel et quasi artisanal, même dans les filiales des grands groupes ». Diantre ! Dans la catégorie « discours officiel », on fait difficilement mieux. Passons, bienveillants, jusqu’à ne plus pouvoir l’être tant les choses se gâtent vite, dès la fin de la préface (intitulée « Le début de cette histoire » !), où les réflexions d’André Schiffrin (L’Edition sans éditeurs) et celles de l’équipe de Pierre Bourdieu (Edition, éditeurs) sont brusquement évacuées, simplement qualifiées de « propos alarmistes ».

La suite du livre est constituée d’une vingtaine d’interviews d’éditeurs et d’auteurs. A l’exception notable de Loris Talmart, seul éditeur interrogé qui pointe du doigt quelques vrais problèmes, dont le phénomène de plus en plus flagrant de l’influence des goûts uniformes des éditeurs sur la création (« Le désir d’être publié par des firmes prestigieuses donne aux auteurs les plus intransigeants la force douloureuse de martyriser leurs textes pour tenter de les mettre en conformité avec les rêveries de personnages ne les ayant lus qu’en diagonale. »), à l’exception donc de Loris Talmart, les entretiens alignent narcissisme des uns et « publicitarisme » des autres. A cet égard, le couple que forment Michel Houellebecq (qui s’exprime avec une prétention de nouveau riche des lettres) et Raphaël Sorin est particulièrement amusant. On y apprend qu' »il n’y a pas eu de ‘marketing' » lors de la sortie du roman, mais surtout que Houellebecq « est d’une intelligence telle qu’il maîtrise absolument chacune de ses phrases », « est un enfant de Baudelaire », « est le nouveau Swift », « un Gogol moderne », on y découvre que Les Particules élémentaires « est plus fort que ce que Perec a provoqué avec Les Choses et La Vie mode d’emploi. » Pourquoi ? vous demandez-vous. Quelles sont les raisons, littéraires, qui justifient ce jugement hiérarchique et sans appel ? Parce que, indique Sorin, « Perec, que j’ai connu, manquait de charisme. Ses livres, aujourd’hui, servent de pâture aux universitaires. » Les petits commerçants avaient leur Poujade, les éditeurs ont leur Sorin. A chacun sa croix.

Le reste est tout aussi affligeant, moins drôle malheureusement. De Jean-Marc Roberts, directeur des éditions Stock (qui appartiennent au groupe Hachette) affirmant : « J’ai toujours pensé qu’une part de notre rôle d’éditeur est d’être mécène », à Jean-Pierre Arbon (1), qui fait de la publicité pour sa maison, les interviews passent, lentement, de clichés éditoriaux (« l’esprit du contrat avec droit de suite est d’apporter une aide au jeune auteur et de permettre à l’éditeur de faire un pari ») en clichés sentimentaux (la relation auteur – éditeur est déclinée à toutes les sauces : père – enfant, mari – femme, marraine – filleul, etc.). Tous les éléments, qu’ils soient liés aux comités de lecture (« Chez Gallimard, les membres du comité de lecture qui décident des manuscrits à publier sont tous écrivains ») ou qu’ils dépendent des aspects économiques (les petits éditeurs qui servent de viviers de talents aux grands), qui permettraient de repérer et de penser les véritables enjeux d’un milieu où la concentration éditoriale et la restriction de l’indépendance par rapport aux grands groupes financiers influent de plus en plus dangereusement sur la création sont effleurés sans jamais être approfondis. Que le nombre -qui reste infinitésimal, allant de 1 pour 100 dans le meilleur des cas à 1 pour 1 000 selon les maisons- des manuscrits reçus par la poste et publiés ait augmenté ne suffit pas, quoi qu’en pense l’auteur, à rendre transparentes et démocratiques les mœurs (de plus en plus médiatiques) de la majorité des maisons d’édition.

Le livre se conclut par une trentaine de pages (intitulées « La Leçon de cette histoire » !), constituées de parfaites paraphrases des réponses déjà lues (la fonction « copier – coller » favorise rarement la réflexion) et dominées par une permanente neutralité. Il est vrai que dans ce milieu étroit, mieux vaut ne fâcher personne, surtout si l’on est, comme l’auteur, journaliste à Livres hebdo. Prudence visiblement partagée, puisqu’on apprend également que Christine Angot a refusé de répondre aux questions de Laurence Santantonios : « Avec tout ce qui se passe en ce moment, je préfère ne pas aborder ce sujet. »

De ce livre sous-titré « enquête » (!) -qui témoigne ainsi de la médiocrité ambiante du journalisme littéraire actuel-, il ne reste finalement, de Houellebecq qui se prend pour un génie à Sorin qui dit le prendre pour un génie, en passant par Jean-Marc Roberts mécène et Christine Angot paranoïaque, que la vision de la triste réalité d’un tout petit milieu de quelques kilomètres carrés où quelques centaines de personnes se regardent au lieu de regarder le monde, se flagornent au lieu de se penser, se montent l’esprit en commercialisant celui des autres, bref, comme dirait Jacques Brel, « qu’aimeraient bien avoir l’air, mais qu’ont pas l’air du tout ».

(1) Rappelons, à ce sujet, à Laurence Santantonios que Jean-Pierre Arbon n’est pas « le premier à avoir fait le pari d’une structure éditoriale en ligne sur Internet… ». Les éditions Cylibris furent en effet fondées en 1986, deux ans avant 00h00.com. C’est une chose de se rendre voyant, c’en est une autre d’être le premier à faire un « pari ».