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sur 5

Il y aurait lieu de se réjouir d’une telle publication, en ces temps où nous vivons à la fois un désintérêt inéluctable pour la culture classique et un appauvrissement certain en authentique veine satirique. Olivier Sers, déjà éditeur, préfacier et traducteur de la France foutue et des Baisers de Jean Second, s’attaque ainsi à l’un des monstres de l’anthologie des poètes latins, à savoir Juvénal. Cet insolent, quoique parfois servile polémiste (mais quel polémiste ne l’est pas ?), s’autoproclame dans ses Satires le contempteur de la décadence et de la corruption qui règne alors à Rome, au début du IIe siècle de notre ère, après la mort de Domitien.

Le verbe de Juvénal, d’une violence rare, éclate sans distinction contre les présumés responsables de cette dégénérescence des mœurs : les étrangers, en premier lieu les Grecs, « race surentraînée à la flagornerie » (Satire III), les Princes qui se succèdent et leurs grands dignitaires, ou encore les femmes mariées, objet privilégié de la diatribe du poète dans la fameuse Satire VI, avec pour paradigme Messaline, « la Pute Impériale ». Seul le souvenir d’hommes illustres (Cicéron, Hadrien, Marius ou bien Démocrite et son rire salvateur) semble atténuer cette furor vivendi. Femmes, gouvernement, étrangers, sont les cibles privilégiées de Juvénal. Elles font de lui un réactionnaire, mais un réactionnaire inspiré, au même titre qu’Aristophane en son temps. Et c’est tout le mérite d’Olivier Sers que de s’attacher à restituer l’indignation sincère d’un artiste, devenu, à son insu, le porte-parole d’une classe moyenne frustrée par l’enrichissement insolent d’une minorité.

D’où vient alors ce sentiment d’inachevé et d’approximation à la lecture de cet ouvrage ? Fort d’une préface un rien démagogique (le registre de langue familier, la présentation sous forme de curriculum vitæ), Sers s’appuie sur une édition aux qualités reconnues (celle de Pierre de Labriolle et François Villeneuve) et sur une traduction qui, sans être édulcorée, n’en est pas moins parfois fautive (un cinaède n’est pas une tantouze, du moins pas seulement). En outre, subsiste un décalage bien trop important entre une traduction certes adaptée au temps de Despentes ou de Houellebecq et un univers rigoureusement antique, où le lecteur profane ne saurait saisir les motifs, justifiés ou non, des invectives du poète. Ainsi, la quatrième et hilarante satire sur le turbot risque par exemple de susciter bien des interrogations, malgré le pittoresque expressif des personnages de la Cour. Par conséquent, une telle entreprise souffre inévitablement de la comparaison avec le travail d’une Florence Dupont, récente traductrice de Sénèque (1995) dans le cadre d’une adaptation théâtrale, et qui a surmonté l’écueil d’une traduction accessible tout en préservant le goût pour le macabre et l’esprit du stoïcien. Le choix de Juvénal était certes pertinent, encore eut-il fallu assurer une certaine cohérence à l’ensemble de l’édition…