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Après une première salve voici quelques mois, on continue avec Symptômes viennois de découvrir un pan jusqu’à présent peu connu de l’oeuvre de Joseph Roth : les innombrables chroniques et articles dont il a abreuvé les journaux autrichiens tout au long de sa vie et qui, mis bout à bout, constituent un remarquable document sur une époque (le début du vingtième siècle), des villes (Vienne, bien sûr, mais aussi Berlin, décrite dans des papiers rédigés au cours des années 1920 et recueillis dans A Berlin) et un événement (la montée en puissance du nazisme, à laquelle il assiste avec une ironie mêlée d’inquiétude et qui le conduira à émigrer en France en 1933). C’est autour de Vienne que gravitent les textes publiés aujourd’hui : des billets légers dans lesquels Roth restitue l’atmosphère de la ville avec un inimitable sens du détail, des descriptions contrastées de l’état de désolation dans laquelle la Première Guerre laisse la majeure partie de la ville, les portraits au pied levé d’anonymes parmi la foule, des plongées dans l’ambiance bruyante et enfumée des cafés où Roth rencontrait le gratin de la littérature autrichienne de son temps et picolait de manière consciencieusement déraisonnable (son ami le cinéaste Géza Von Cziffra a magnifiquement raconté dans Le Saint-Buveur l’irrépressible penchant de l’écrivain pour la bouteille et l’emprunt de petite monnaie à remboursement variable). L’assassinat du Chancelier Engelbert Dollfuss (partisan inconditionnel de l’indépendance de l’Autriche) par les nazis lors de la tentative de putsch de juillet 1934 marque le début d’une course irrémédiable vers l’Anschluss, perspective sombre dont Roth tient soigneusement l’angoissante chronique ; l’annexion sera finalement réalisée au printemps 1938, donnant à l’écrivain le thème de l’un de ses papiers les plus caustiques ( » L’Autriche respire enfin « , titre-t-il de manière sarcastique).

Retour au roman avec Zipper et son père : traduit pour la première fois en français, ce court texte trace le portrait acide et équivoque d’un petit-bourgeois autrichien stérile, archétypal de son milieu, de ses barrières mentales et d’un caractère national fait de contradictions, de patriotisme mal assumé, d’individualisme de comédie et de goût snobinard pour une modernité incomprise. Voilà le  » vieux Zipper  » : un petit commerçant médiocre, financièrement malaisé, qui transporte ses rêves inaboutis sur deux fils qu’il tyrannise sans s’en rendre compte. Toujours révolté contre les pouvoirs en place, Zipper n’en envoie pas moins joyeusement ses rejetons au front lorsque l’Empereur réclame le sang des enfants de la nation ; la relation ambiguë qu’il entretient avec celui qui en réchappe fait l’objet de ce roman à la psychologie subtile, où l’on lira aussi une méditation sur les vertiges romantiques du désir de création et ce qu’il faut sans doute considérer comme l’une des premières critiques en sous-main du star-system associé au monde tout neuf du cinéma. Un texte à classer entre la monumentale Marche de Radetzky et le somptueux Roman des cents jours (regard décalé sur le dernier sursaut de la grandiloquence bonapartiste, réédité par la même occasion au Seuil) parmi les œuvres majeures de l’écrivain autrichien.