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Des trois livres qui ramènent ces jours-ci Joseph Roth (1894-1939) sur les tables des librairies, on commencera peut-être, si l’on veut mieux connaître le personnage, par celui qu’il n’a pas écrit. Le Saint-Buveur est l’oeuvre du cinéaste, producteur et dramaturge Géza Von Cziffra (1900-1989), qui fréquenta Roth dans les cafés littéraires de Vienne, entre les deux guerres. Des heures passées avec lui, il tire la matière d’un portrait proprement extraordinaire : Roth n’y est pas seulement présenté comme l’écrivain génial qu’il fut mais aussi comme le buveur génial (le titre du récit est inspiré de l’un des derniers textes de Roth, La Légende du Saint-Buveur), le mythomane génial, le séducteur génial et le fauché perpétuel qu’il était tout autant. Cziffra avait un peu plus d’une vingtaine d’années lorsqu’il rencontra Roth au « Romanisches Café », l’un des établissements les plus réputés de Berlin à l’époque ; leur première conversation se fit sous le signe de l’emprunt, discipline dont Roth fut sans doute le plus grand champion de son temps (« Donnez-moi cinquante pfennigs » furent, d’après Cziffra, ses premiers mots pour lui). Une amitié de treize années s’ensuivit, dont le cinéaste relate par fragments les faits marquants : conversations littéraires, anecdotes piquantes, épisodes de haute bravoure amoureuse lui permettent de restituer la fougue magnifique d’un artiste hors normes, exagérément porté sur la bouteille, la dépense et le mensonge (« il avait l’habitude de faire passer ses rêves pour la réalité »). S’il ne brille pas plus par son style (simple, mais agréable) que par la rigoureuse exactitude de ses informations, ce Saint-Buveur possède le charme tout particulier que n’auront jamais les biographies, si bien renseignées fussent-elles ; comme l’affirme le célèbre critique allemand Marcel Reich-Ranicki dans son avant-propos, « Cziffra écrit sur Roth avec sympathie, avec amour, sans songer à dissimuler ce qu’il y a de problématique, voire de douteux chez cet être exceptionnel ». Sans compter que l’on croise dans ces pages des Brecht, des Döblin, des Kuh et tout le gratin de la littérature autrichienne de l’époque, époque dont Cziffra donne au passage un formidable tableau.

Si c’est aujourd’hui au romancier que l’on pense d’abord lorsque l’on parle de Roth (La Marche de Radetzky étant sans doute son œuvre la plus fameuse), il fut également l’un des correspondants de presse les plus réputés de son temps ; c’est d’ailleurs là, dans les innombrables articles qu’il donna aux gazettes, que son ami l’écrivain Soma Morgenstern trouve ses véritables chefs-d’oeuvre. Dans A Berlin sont réunis une quarantaine de papiers rédigés au cours des années 1920 pour différents journaux : avec sa verve humoristique et son incomparable clairvoyance, il donne une passionnante chronique de la cité, des mœurs quotidiennes de ses habitants et des passions politiques qui agitent la République de Weimar. C’est tout l’esprit d’un lieu et d’un temps qui sourd de ces textes dont Mann ou Isherwood subiront l’influence. Parmi eux, plusieurs évoquent, déjà, la menace nazie qui pèse sur l’Allemagne. C’est de ce versant particulier de l’œuvre journalistique de Roth que rend compte Une Heure avant la fin du monde, recueil d’articles consacrés aux spasmes politiques qui agitent l’Europe du milieu des années vingt jusqu’à la fin des années trente : il les observe pour la plupart depuis Paris, où il se réfugie en 1933 (et où il mourra d’alcoolisme le 27 mai 1939, trois mois avant la déclaration de guerre, soit, comme le dit le beau titre de cette traduction, une heure avant la fin du monde). « Un monde s’en est allé, et le monde survivant n’octroie même pas au mort de dignes funérailles », écrit-il, dépité et consterné, après l’annexion de l’Autriche par Hitler. « La botte prussienne écrase la plus vieille semence européenne. Sous le doux ciel, sous la voûte et les nuages duquel planent, presque palpables, les mélodies de Beethoven, de Mozart et de Bruckner, grincent et crépitent désormais les oiseaux d’acier de l’Allemagne, les vautours de Prusse ». Et de préciser le rôle qu’il entend jouer, en tant qu’écrivain (rôle qui doit d’ailleurs selon lui être celui de quiconque se dit écrivain), dans la lutte impitoyable contre la catastrophe annoncée : « L’écrivain a tout aussi peu le droit qu’un autre de ne pas prendre position envers l’inhumanité du monde d’aujourd’hui ».